La Mort de Valentinian et d’Isidore
Tragédie

Gillet de la Tessonerie

À PARIS,
Chez TOUSSAINCT QUINET,
au Palais,
dans la petite Salle, souz la montée de
la Cour des Aydes.
M. DC. XXXXVIII
AVEC PRIVILÈGE DU ROY

Édition critique établie par Joanna Thomas
sous la direction du Professeur Georges Forestier
Mémoire de recherche Master 1 Littératures Françaises
Sorbonne Université, Faculté des Lettres, Année 2019-2020

REMERCIEMENTS §

Je tiens à remercier le Professeur Georges Forestier pour avoir dirigé mes recherches avec enthousiasme et bienveillance. Ce fut pour moi un véritable honneur de travailler aux côtés de ce spécialiste du théâtre du XVIIe siècle.

Je tiens également à remercier mes camarades dix-septiémistes : Albane, Alix, Cécile, Erwan, Ismaïl et Julia. Grâce à eux, j’ai découvert la joie de travailler en équipe.

Évidemment, je n’oublie pas Clara, Adélaïde, Victoria et Valentin que je remercie pour leurs relectures. Merci également à Rayan, pour son soutien.

PRÉFACE §

Épris de la belle et vertueuse Isidore, l’Empereur Valentinian découvre les malheurs de l’amour ; son pouvoir et son rang n’ont aucun effet et il doit multiplier les ruses pour arriver à ses fins. Ici commence l’unique tragédie de Gillet de la Tessonerie, La Mort de Valentinian et d’Isidore, publiée en 1648. Combinant rivalités amoureuses et rivalités politiques, le dramaturge construit sa pièce autour de quatre personnages : Valentinian, Isidore, Honorique et Maxime. Les liens entre eux vont alors se nouer et se dénouer au rythme des passions tragiques qui les animent et ce, jusqu’à la catastrophe finale.

La particularité de La Mort de Valentinian et d’Isidore est d’être une pièce d’inspiration romanesque. Gillet de la Tessonerie a puisé le sujet de sa tragédie au sein du roman-fleuve L’Astrée d’Honoré d’Urfé et avec lui, les nombreux rebondissements de l’intrigue.

Introduction §

Esquisse biographique de Gillet de la Tessonerie §

Gillet de la Tessonerie, né en 1620, est un dramaturge peu connu – voire inconnu – de nos jours. Ce que nous savons de lui se résume à quelques lignes et n’a pas de quoi fournir une biographie complète et détaillée.

Au total, Gillet de la Tessonerie a produit neuf pièces entre 1640 et 1657 :

  • La Belle Quixaire, tragicomédie (1640).
  • Le Triomphe des cinq passions, tragicomédie (1 642).
  • La Comédie de Francion, comédie (1 642).
  • L’Art de régner ou le sage gouverneur, tragicomédie (1645).
  • Sigismond Duc de Varsau, tragicomédie (1646).
  • La Mort de Valentinian et d’Isidore, tragédie (1648).
  • Le Desniaisé, comédie (1648). Cette œuvre a par ailleurs fait l’objet d’un débat littéraire quelques années après sa publication à cause de sa ressemblance avec Le Docteur amoureux (1658), comédie attribuée à Molière.
  • Le Campagnard, comédie (1657).

***

Gillet de la Tessonerie n’était pas uniquement dramaturge. En 1642, il a publié un roman intitulé Le Triomphe de l’Amour Honneste ou les sentiments amoureux de Philandre. Le titre a ensuite été modifié en 1653 pour Platon, ou de l’Amour honneste.

Nous avons finalement perdu sa trace après sa dernière comédie, Le Campagnard, publiée en 1657. Toutefois, il n’est pas permis d’en déduire une éventuelle date de décès puisque Gillet de la Tessonerie n’a pas dédié sa vie à sa carrière d’écrivain. En effet, il était membre du conseil de la cour des Monnaies.1 Cette charge constituait donc son activité principale et l’écriture n’était qu’une activité secondaire, comme pour beaucoup de magistrats au XVIIe siècle.

Présentation de La Mort de Valentinian et d’Isidore §

La Mort de Valentinian et d’Isidore est l’unique tragédie de Gillet de la Tessonerie.

Réception de la pièce §

Très peu d’informations nous sont parvenues sur le succès – ou non – de La Mort de la Valentinian et d’Isidore.

Seule cette critique négative des frères Parfaict2 est restée en guise de témoignage : « Pour se former une juste idée de la Tragédie de Gillet, il ne faut croire que tout le contraire de ce qu’il en dit ». Selon eux, le lecteur devrait se méfier de ce que Gillet de la Tessonerie écrit sur sa tragédie – des choses positives, donc – et prendre le contre-pied. En résumé, les frères Parfaict considèrent La Mort de la Valentinian et d’Isidore comme un échec là où l’auteur y voit une réussite. Toutefois, ils basent leur jugement sur un texte antérieur à notre tragédie. En effet, dans l’adresse au lecteur au début de L’Art de régner ou le Sage Gouverneur (1645), Gillet de la Tessonerie écrit : « Pour toi, Lecteur, excuse les fautes de l’impression que je n’ai pû corriger, pendant que je donnois toutes mes veilles à l’Ouvrage que tu verras de moi cet Hyver ; c’est dans ce Poëme que j’ai concerté depuis deux ans, que tu remarqueras des élévations plus nobles, des conceptions plus achevées, et des expressions plus nettes, et plus hardies ». Les Frères Parfaict ont analysé ce passage comme étant une annonce de la future parution de La Mort de Valentinian et d’Isidore alors que cette pièce n’a été publiée que trois ans plus tard. Henry Carrington Lancaster soulève d’ailleurs cet anachronisme dans son ouvrage.3 De ce fait, l’unique trace de la réception de La Mort de Valentinian et d’Isidore est elle-même fausse.

Représentation de la pièce §

Selon Le Mémoire de Mahelot, la représentation de La Mort de Valentinian et d’Isidore a eu lieu à l’Hôtel de Bourgogne.4 La date de cette représentation demeure inconnue mais il est possible d’émettre une hypothèse. En effet, selon l’extrait du privilège du roi5, la pièce fut imprimée en mai 1648. Or, Lancaster6 explique qu’il y avait généralement un écart de douze à dix-huit mois entre la représentation et l’impression au XVIIe siècle. Cela suppose donc une représentation de La Mort de Valentinian et d’Isidore au plus tôt en mai 1647.

Véritable tragédie, La Mort de Valentinian et d’Isidore se place dans la tradition du palais à volonté. En effet, la didascalie d’ouverture de la pièce7 indique : « La Scène est à Rome, dans une Salle, du Pallais de Valentinian. » Par la suite, aucun changement de lieu n’est indiqué. Les personnages se contentent d’entrer et de sortir de cette salle.

L’apparition du palais à volonté coïncide avec la naissance, au XVIIe siècle, de la notion de l’unité de lieu qui exigeait un décor unique. Pierre Pasquier explique que ce décor pouvait « s’adapter à toutes les périodes historiques et à toutes les aires géographiques »8 ce qui avait son avantage pratique aussi bien pour les auteurs que les acteurs.

Malheureusement, comme l’indique Sophie Wilma Deierkauf-Holsboer dans son ouvrage sur L’histoire de la mise en scène dans le théâtre français de 1600 à 16579, il est très difficile pour nous de savoir quelles étaient les conditions de représentation de La Mort de Valentinian et d’Isidore car aucun document n’a été conservé.10 De plus, comme le rappelle Pierre Pasquier, « la formule "un palais à volonté" se suffit toujours à elle-même et n’appelle aucune précision complémentaire ».11 Ce décor marquerait sans aucun doute le spectateur d’aujourd’hui, habitué à davantage de détails et d’ostentation. Toutefois, « la sobre grandeur du palais à volonté le rendait au contraire parfaitement apte à servir d’écrin à un genre cultivant la violence des passions et la majesté du verbe » écrit Pierre Pasquier12.

Résumé détaillé de la pièce §

Acte I : §

Scène I. L’Empereur Valentinian explique à Trazille, un chevalier romain qui fait office de confident, qu’il a fait un rêve qui semble être de « mauvais presage » (vers 1). Honorique, la sœur de l’Empereur, en fait le récit : Valentinian se retrouve seul pendant que le « Palais tremble » (vers 34) et un fantôme entre dans sa chambre. Valentinian lui coupe la parole et prend la suite du récit. L’Empereur a reconnu le fantôme : il s’agit de Maxime qui vient se venger. Valentinian rejette ses angoisses sur l’actuel soulèvement du peuple qui le menace chaque jour mais Honorique suggère que la véritable cause de ses tourments est Isidore. Alors, Valentinian, désespéré, se lamente sur son amour pour Isidore. En plein doute, il s’excuse, auprès de sa sœur, de la situation et des choix qu’il devra faire. Cette dernière le rassure et lui témoigne son soutien. Trazille, au milieu de ses épanchements, rappelle que le réel coupable n’est autre que Maxime mais Isidore arrive à cet instant.

Scène II. L’Empereur déclare son amour à Isidore, la suppliant de le soulager de ses souffrances en acceptant de se donner à lui. La jeune femme le repousse avec vivacité ; elle est en deuil et son cœur appartient toujours à Maxime. Elle accuse Valentinian de la mort de son amant mais l’Empereur se défend. Certes, il l’a fait arrêter dans le but de se marier avec elle mais il ne l’a pas fait tuer. Maxime se serait suicidé en se jetant dans le Tybre. Valentinian termine son discours en proposant à la jeune femme de se consoler avec lui à présent. Isidore le repousse à nouveau et rétorque qu’elle est justement malheureuse à cause de lui. Ils se quittent sur des reproches mutuels.

Scène III. Valentinian se plaint de l’attitude d’Isidore à Trazille et Honorique. Malgré tout, il avoue avoir failli céder face à la tristesse de la jeune femme. Ici, le lecteur ignore encore à quel secret Valentinian fait référence. C’est Honorique qui le dévoile : Maxime est encore vivant, caché après avoir été arrêté par l’Empereur. Trazille appelle Valentinian à être plus vigilant car si Isidore apprend la vérité, elle ne se donnera jamais à lui. Valentinian demande à sa sœur de garder Maxime dans son appartement, sous la surveillance d’Héracle, son serviteur. Trazille intervient à nouveau et suggère que tuer Maxime serait plus sûr mais Honorique s’y oppose. L’acte se termine sur ce désaccord.

Acte II : §

Scène I. Valentinian reproche à Isidore de lui rester indifférente. Il devient de plus en plus sévère et la menace d’aller contre sa volonté : « Je doibs me satisfaire et non demander grace » (vers 346). Malgré tout, il tente une dernière fois de la convaincre en lui listant divers arguments qui prouvent qu’elle ne craint rien à lui céder. Parmi ces arguments, Valentinian met notamment en avant le fait que sa femme, Eudoxe, n’est pas une menace. Ce discours se termine sur le fait que Valentinian se serait marié dans le seul but de faire plaisir à sa mère et de ce fait, il n’aurait jamais eu de sentiments pour Eudoxe. Malgré ses efforts, Isidore le repousse encore et avoue même le détester dans une tirade où elle déplore, au passage, l’actuelle situation de Rome, en proie à un tyran. Alors, Valentinian lui propose un marché : elle se donne à lui et il libère Rome de son joug. Isidore refuse car cela n’est qu’une partie du problème et ne le pardonne pas du meurtre de Maxime. Prêt à tout, Valentinian revoit sa proposition : elle se donne à lui et en plus de libérer Rome, il fait revenir Maxime à la vie. La scène se termine sur cette promesse qui paraît impossible aux yeux d’Isidore.

Scène II. Isidore rapporte ce qu’il s’est passé à Alcire, sa confidente.

Scène III. Albin, un Romain, fait entrer Maxime en déclarant : « L’Empereur tient parolle » (vers 626). On assiste aux retrouvailles des deux amants. Isidore désespère d’avoir conclu ce marché avec Valentinian. Il a tenu parole, elle doit donc honorer la sienne et quitter Maxime à peine retrouvé. Ce dernier désire se venger et se range du côté du peuple en pleine rébellion mais Isidore s’oppose à ce projet. Les deux personnages se quittent sur des lamentations.

Scène IV. Phocion, un Romain, vient chercher Isidore pour l’amener près de l’Empereur.

Scène V. Maxime, seul, se désole de la perte de celle qu’il aime mais n’abandonne pas son projet de vengeance.

Acte III : §

Scène I. Honorique, inquiète, rapporte les derniers évènements à Trazille. Un homme se serait infiltré au Palais, dans la chambre de l’Empereur, pour le tuer. Les soupçons de la jeune femme se portent sur Maxime. Elle veut forcer son frère à manquer à sa parole pour le protéger. Trazille soutient l’idée inverse, que Valentinian ferait mieux de continuer, pour atteindre son but et conquérir Isidore. Honorique part et Trazille, seul, confie alors son objectif : « destruire Maxime » (vers 821).

Scène II. Honorique chante ses souffrances. Tiraillée, elle veut protéger Valentinian mais est amoureuse de Maxime.

Scène III. Isidore vient demander à Honorique si la rumeur d’attaque contre Valentinian est vraie. Honorique la lui confirme. Suit un dialogue endiablé entre les deux jeunes femmes où Honorique défend son frère et Isidore, la patrie.

Scène IV. Isidore confie ses tourments à Alcire ; elle regrette d’avoir donné sa parole à Valentinian. Sa confidente tente de la rassurer. Le lecteur apprend alors qu’Isidore s’est fait duper lors de la reconnaissance du corps de Maxime car le cadavre portait sa bague (Valentinian l’avait volé à Maxime par le biais d’Héracle). Isidore confie être triste car Maxime a été contre son avis et a essayé de se venger.

Scène V. Isidore demande des explications à Maxime. Il s’excuse et explique avoir agi sous le coup de la colère mais la jeune femme refuse de lui pardonner. Elle lui ordonne de se refaire une réputation en quittant Rome.

Scène VI. Valentinian arrive et accuse Isidore d’avoir envoyé Maxime le tuer. La jeune femme se défend mais l’Empereur ne la croit pas. Il ordonne que son conseil juge Isidore et que Maxime soit tué.

Acte IV : §

Scène I. Maxime rejoint Isidore avec la complicité d’Honorique (cette aide interpelle d’ailleurs la jeune femme qui conseille à Maxime de se méfier). Isidore ne change pas d’avis et répète à Maxime de partir.

Scène II. Honorique déclare son amour à Maxime, ce qui confirme les soupçons d’Isidore.

Scène III. Valentinian arrive. Honorique apprend que Trazille l’a trahie : il a avoué à l’Empereur que l’homme qui a voulu le tuer n’est autre que Maxime. Valentinian ordonne la mort de Maxime malgré les tentatives d’Honorique pour calmer sa colère.

Acte V : §

Scène I. Isidore confie ses angoisses à Alcire.

Scène II. Albin rapporte la mort de Valentinian à Isidore : il a été tué par Maxime. Il conseille alors à la jeune femme de fuir car Honorique est en colère et risque de s’en prendre à elle. D’ailleurs, il raconte qu’Honorique a protégé Maxime des soldats de la garde de l’Empereur. Isidore ne peut se réjouir de ces évènements car Maxime lui a désobéi.

Scène III. Maxime vient présenter ses excuses à Isidore tout en déclarant qu’il a « servy la patrie » (vers 117) mais elle le repousse.

Scène IV. Olimbre, un Romain, annonce que le peuple acclame Maxime de l’avoir délivré.

Scène V. Maxime fait libérer Trazille, qui avait été enfermé par Valentinian, et le pardonne de sa trahison. En échange, Trazille est chargé de faire son éloge auprès d’Isidore. Honorique, désespérée, fuit. Isidore meurt, en proie à de trop fortes passions : la joie d’être libérée du joug de Valentinian mais attristée par les actes de Maxime. Le lecteur apprend au passage que Maxime avait pris du poison avant de tuer Valentinian, dans le but de mourir en héros et par amour pour Isidore. Heureusement pour lui, Olimbre exprime le désir de le sauver (à la fois du poison et de la folie liée à la perte d’Isidore), pour qu’il puisse accéder au pouvoir.

Genèse de La Mort de Valentinian et d’Isidore §

Georges Forestier, dans son Essai de génétique théâtrale13, a construit une méthodologie qui a permis de révéler que certaines tragédies – les plus célèbres – du XVIIe siècle ont été conçues selon un principe de composition régressive.

Cette méthodologie, G. Forestier la fonde en grande partie sur les textes théoriques de Corneille, en expliquant que le dramaturge distinguait deux grandes manières de composer une pièce (la théorie est d’abord fondée sur le genre tragique mais est valable pour toutes les productions théâtrales). D’un côté, la composition par réduction, qui consiste à réduire une matière historique c’est-à-dire à sélectionner des éléments pour fonder l’action principale de la pièce et parmi ces éléments, le dénouement est l’élément clé de la composition. De l’autre, la composition par déduction, qui consiste à déduire la matrice tragique de la pièce directement à partir du dénouement que fournit la matière historique. Alors, la pièce est écrite « à rebours » selon G. Forestier. À cela s’ajoute l’exigence de vraisemblance qui contraint la composition à respecter le plus fidèlement possible le déroulement, s’il est fourni, de la matière historique, selon « un enchaînement logique ou probable de causes et d’effets. »14 En résumé, bien que ces deux grandes manières de composer une pièce aient le même but, leur point de départ est différent.

De ce fait, pour analyser La Mort de Valentinian et d’Isidore, il est primordial de connaître les sources utilisées par Gillet de Tessonerie pour identifier quelle méthode de composition régressive il a opté pour écrire sa tragédie.

Les sources de La Mort de Valentinian et d’Isidore §
La source historique §

Nous avons organisé les faits historiques qui ont inspiré Gillet de la Tessonerie pour composer sa tragédie en fonction des différents personnages.

Valentinien15 : mari d’Eudoxe et frère d’Honorique. §

Valentinien III fut déclaré Empereur de Rome en 425 à la suite de la mort de Theodose II, le père d’Eudoxe. Toutefois, il n’a que six ans lors de son avènement et c’est donc sa mère, Galla Placidia, qui s’occupe de sa régence en attendant sa majorité. Il meurt tué par Pétrone Maxime.

Maxime : successeur de Valentinien et mari d’Isidore. §

Sa femme, Isidore, est violée par Valentinien. Il la vengera en le faisant assassiner, bien que cet assassinat fût, en premier lieu, motivé par une volonté de pouvoir. À la suite de la mort de Valentinien, Maxime prend Eudoxe pour épouse dans le but de légitimer son règne. Cette dernière information est confirmée par le clerc Jordanès dans l’Histoire des Goths.16

Eudoxe : femme de Valentinien. §

Eudoxe, ou Licinia Eudoxia, est la fille de Theodose II, qui l’a promise à Valentinien dont elle sera la femme jusqu’à sa mort. Ensuite, elle se marie avec Pétrone Maxime qui a pris le pouvoir.

Isidore : femme de Maxime, jeune fille de la suite d’Eudoxe et aimée par Valentinien. §

Isidore restait indifférente aux tentatives de l’Empereur Valentinien pour la séduire. Ce dernier a alors inventé un stratagème, que rapporte historiquement Procope de Césarée : « Il manda Maxime au palais, et joua avec lui une certaine somme d’argent. Quand il l’eut gagnée, il lui demanda son anneau17 pour gage […] ; il l’envoya à sa femme et lui fit dire qu’elle vint au palais pour saluer l’impératrice. Lorsqu’elle vit l’anneau de son mari, elle crut que cet ordre était donné de son consentement […], elle fut conduite par les ministres des divertissements de l’Empereur, dans son appartement éloigné de celui d’Eudoxia18 où ce prince se rendit à l’instant, et la viola. »19 Son mari, Maxime, finira par la venger en faisant assassiner Valentinien.

Honorique : sœur de Valentinien.20 §

Honorique, ou Honoria, eut une enfance difficile, maltraitée par son frère. Jordanès écrit à ce sujet : « Cette princesse Honoria était étroitement gardée par les ordres de son frère, qui craignait qu’elle ne manquât aux devoirs de son sexe et ne déshonorât la cour. »21 De plus, Valentinien refuse de donner sa sœur à Attila, roi des Huns, qui a envoyé sa bague à la jeune fille en guise de demande en mariage. Face au refus de Valentinien, Attila envahit l’Italie mais c’est en vain puisque l’Empereur ne cède pas. La suite de la vie d’Honoria n’est pas connue et même sa morte reste un mystère. Les historiens22 ignorent si elle est morte de causes naturelles ou par la main de son frère.

Cette matière historique a été popularisée au XVIIe siècle par le roman-fleuve L’Astrée23 d’Honoré d’Urfé. En effet, l’« Hioire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » au sein du livre XII de la partie II de L’Astrée, met en scène Valentinien, Isidore, Maxime, Honorique et Eudoxe et semble donc avoir inspiré Gillet de la Tessonerie pour le sujet de sa tragédie.

La source romanesque §
l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » dans L’Astrée d’Honoré d’Urfé §

Une nouvelle fois, nous avons relevé les différentes informations en fonction des personnages, de manière à comparer l’œuvre de L’Astrée avec les données historiques et à améliorer la compréhension de La Mort de Valentinian et d’Isidore.

Isidore : femme de Maxime, jeune fille de la suite d’Eudoxe et aimée par Valentinien.

Dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée, Valentinien organise des tournois pour plaire à Isidore mais celle-ci reste indifférente à ses tentatives. Honoré d’Urfé a repris le stratagème historique de l’anneau ; Valentinien piège ainsi Isidore et la viole. Toutefois, l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » invente que c’est Héracle, serviteur de Valentinien, qui conduit Isidore dans l’appartement où l’irréparable est commis. Isidore confie ce qu’il s’est passé à son mari, Maxime, qui promet de la venger.24 Ensemble, ils mettent au point une stratégie. Isidore rend l’anneau de Maxime à Valentinien, feignant de n’avoir rien dit à Maxime. Traumatisée, Isidore se confie malgré tout à Eudoxe et Ursace et, pour se venger, propose à Eudoxe de se donner à Ursace mais l’impératrice refuse. Maxime finira ici aussi par venger sa femme en faisant assassiner Valentinien et son complice, Héracle. Isidore, libérée, meurt de joie près du cadavre de Valentinien.

Valentinien : mari d’Eudoxe, frère d’Honorique et qui aime Isidore.

Son histoire est intacte dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée.

Maxime : successeur de Valentinien et mari d’Isidore.

Son histoire est également intacte dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée.

Eudoxe : femme de Valentinien, amie d’Isidore et amante d’Ursace.

Eudoxe apparaît dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée, notamment dans l’épisode de la piqûre d’abeille. Alors qu’elle passait un moment avec son amie, Isidore, une abeille a piqué cette dernière. Un remède est apporté par Ursace, un chevalier romain : pour guérir, il faut embrasser l’endroit affecté. Eudoxe dépose un baiser sur Isidore mais cela se révèle être un échec. Déçue, Eudoxe blâme alors Ursace et lui demande de le faire à sa place, en espérant que cette fois-ci cela fonctionne. Isidore, témoin de la scène, engage Eudoxe à rendre la pareille à Ursace – en résumé, à lui rendre un baiser. Le lecteur apprend alors qu’Ursace aime secrètement Eudoxe mais qu’il se retient de faire sa déclaration qu’à cause de la présence d’Isidore. Toutefois, les deux personnages tissent des liens et Eudoxe va peu à peu se laisser à aimer Ursace. Elle le reçoit dans son cabinet avec la complicité d’Isidore qui accepte la situation par ambition. Toutefois, elle finit par quitter le cabinet pour aller faire une sieste. Cet instant permet à Ursace d’embrasser Eudoxe. Malheureusement cette idylle est interrompue car Eudoxe quitte Constantinople pour la Grèce après son mariage avec Valentinien. Le couple emmène Isidore avec eux et Valentinien décide de la marier à Maxime. L’épisode du viol d’Isidore se déroule donc, par la suite, en Grèce.

Ursace : chevalier romain amant d’Eudoxe.

Ursace est tombé amoureux d’Eudoxe lorsqu’il était jeune, bien avant qu’elle ne soit promise à Valentinien et cette liaison est une invention d’Honoré d’Urfé. Historiquement, ce personnage n’a aucune importance et n’a laissé aucune trace (peut-être n’a-t-il même jamais existé !).

Honorique : sœur de Valentinien et épouse d’Attila.

Dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée, Ursace y raconte l’enfance difficile d’Honorique. De plus, Honoré d’Urfé invente que c’est à la suite de la mort d’Attila, avec qui Honorique avait finalement pu se marier, que Maxime décide de venger Isidore en tuant Valentinien.

Ci-dessous, un schéma récapitulatif des liens entre les personnages dans les deux sources utilisées par Gillet de la Tessonerie pour composer La Mort de Valentinian et d’Isidore. Ce schéma est donc un résumé à la fois des faits historiques et des évènements dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » du livre XII de la partie II de L’Astrée.

La source romanesque dans le théâtre du XVIIe siècle §

Dans leur critique de La Mort de Valentinian et d’Isidore, les frères Parfaict n’hésitent pas à donner un avis négatif sur l’inspiration romanesque de Gillet de la Tessonerie : « Ce sujet, peu convenable au Théatre25 ». Alors que de nombreux auteurs s’autorisaient à puiser les sources de leurs pièces dans la fiction narrative, cette pratique restait pourtant considérée comme contraire aux règles de composition dramaturgique au XVIIe siècle.

À ce propos, la thèse de Chrystelle Barbillon, « Mode narratif, mode dramatique : l’adaptation théâtrale de fiction narrative au XVIIe siècle en France26 », propose une étude à partir d’un corpus composé d’une trentaine d’œuvres narratives, passant par L’Astrée d’Honoré d’Urfé, et de près de quatre-vingts adaptations dont La Mort de Valentinian et d’Isidore de Gillet de la Tessonerie. Chrystelle Barbillon rappelle qu’Honoré d’Urfé lui-même fait le lien entre son roman et le théâtre dans la première partie de L’Astrée27. Ainsi, le roman se pose en « matrice potentielle de réécriture28 » et en source d’inspiration pour les dramaturges.

Toutefois, il importe de préciser que l’adaptation théâtrale n’était pas désignée comme telle au XVIIe siècle. Il s’agit d’un terme moderne apparu au XIXe siècle. Pour Gillet de la Tessonerie et ses contemporains, cette pratique d’écriture n’avait donc ni théorie ni règles précises ce qui, de ce fait, portait à confusion et faisait débat. L’adaptation de fiction narrative est une méthode d’écriture complexe qui a produit des œuvres diverses « de la pastorale baroque à la comédie à l’espagnol ou encore à la tragédie unifiée29. » Cela pose de nombreuses questions aussi bien littéraires que poétiques, esthétiques ou encore linguistiques.

En effet, cette pratique d’écriture – ou de réécriture – se révèle être multiple, composée à la fois de similitudes entre les œuvres (des « traits immuables » écrit Chrystelle Barbillon30) mais aussi de différences. Par exemple, la tragicomédie Le Prince déguisé (1636) de Georges de Scudéry est, comme La Mort de Valentinian et d’Isidore, une adaptation de L’Astrée mais les deux dramaturges n’ont pas procédé de la même manière. Le Prince déguisé reprend des motifs du roman d’Honoré d’Urfé là où La Mort de Valentinian et d’Isidore exploite jusqu’aux personnages31. Cette différence soulève une problématique majeure : celle de la fidélité au texte-source.

Quel écart entre La Mort de Valentinian et d’Isidore et ses sources ? §

L’auteur, dans son adresse au lecteur, se défend de son utilisation de la matière historique : « Je nay pas de beaucoup changé cette Histoire ».32 Les Frères Parfaict, quant à eux, écrivent : « Ce sujet, (...), tiré du Roman d’Astrée : Gillet le regardoit d’une toute autre façon33 ». Nous avons donc procédé à une étude comparative de la pièce avec ses sources. Quels choix Gillet de la Tessonerie a-t-il fait ?

La principale différence apparaît être la suppression de l’épisode du viol d’Isidore par Valentinian sans doute par souci de respect des règles de bienséance du théâtre classique. Jacques Scherer, dans son ouvrage essentiel pour les études théâtrales du XVIIe siècle, intitulé La Dramaturgie classique en France (1950), explique que les bienséances interviennent dans ce qu’il appelle la « théorie des mœurs ». Scherer définit la bienséance comme une exigence morale qui prend la forme d’un accord entre l’auteur et les spectateurs que les mœurs des personnages doivent respecter34. En effet, toujours dans son adresse au lecteur, Gillet de la Tessonerie écrit : « pour empescher de rougir le Theatre, j’ay peint cette jouissance avec des couleurs honnestes et modestes35 ». Le dramaturge aurait pu faire raconter l’épisode par un des personnages, pour ne pas choquer l’œil du public36, mais il a opté pour une suppression complète de l’évènement. Valentinian s’arrête à l’enlèvement : « C’est un rapt manifeste » s’exclame Maxime (vers 695).

D’ailleurs, dans l’intrigue entre Valentinian et Isidore, Gillet de la Tessonrie a gardé le stratagème de la bague de fiançailles mais d’une manière détournée. Selon les faits historiques repris dans l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace », l’anneau de Maxime est utilisé par Valentinien (après l’avoir gagné lors d’un pari contre le jeune homme) pour faire venir Isidore à lui. Voyant l’anneau de son mari, elle prend cela comme un signe de consentement de sa part. Dans La Mort de Valentinian et d’Isidore, l’anneau est également utilisé par Valentinian pour conquérir Isidore mais d’une façon différente. Dans la scène IV de l’acte III, le lecteur apprend qu’Isidore s’est faite duper lors de la reconnaissance du corps de Maxime car le cadavre portait sa bague. En effet, Valentinian l’a volée à Maxime par le biais d’Héracle, lors d’un pari, dans le but de tromper la jeune femme et lui faire croire à la mort de son amant.37

Ensuite, Gillet de la Tessonerie s’est permis de complexifier les tensions entre les personnages puisqu’Honorique est, dans la pièce, amoureuse de Maxime.

Toutefois, à l’inverse, le dramaturge a aussi fait en sorte de simplifier l’action avec la suppression des personnages d’Eudoxe et d’Ursace.38 Leur présence aurait compliqué l’intrigue et notamment, le projet de l’Empereur qui constitue le nœud de la pièce.

Enfin, la tragédie de Gillet de la Tessonerie se termine avant que Maxime n’accède au pouvoir. Olimbre conclut la pièce en exprimant son désir de sauver le jeune homme. Ce dernier, lors de sa dernière réplique, s’exclame : « Ah ! si jamais j’estois vostre Empereur » (vers 1932). Tout reste encore à faire là où l’« Histoire d’Eudoxe, Valentinien et Ursace » et surtout, les documents historiques, ne laissent aucun doute sur la prise de pouvoir de Maxime.39 De cette manière, dans La Mort de Valentinian et d’Isidore, Maxime reste fidèle à Isidore et le lecteur ne le voit pas se remarier avec Eudoxe.

Ci-dessous, un schéma récapitulatif des liens entre les personnages dans La Mort de Valentinian et d’Isidore.

Nous remarquons ainsi que les relations entre les personnages de Gillet de la Tessonerie se confondent avec celles des personnages d’Honoré d’Urfé et différent de celles des personnages historiques. La matière historique était, manifestement, moins riche en rebondissements que la matière romanesque de L’Astrée.

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Par conséquent, pour écrire sa tragédie, Gillet de la Tessonerie a déduit son action principale à partir d’une matière historique elle-même réinterprétée et popularisée au XVIIe siècle par un roman. Le dramaturge a certes modifié certains éléments par souci dramaturgique mais globalement, il respecte la continuité de l’histoire donnée par ces deux sources et c’est pourquoi il se défend, dans son adresse au lecteur : « Je nay pas de beaucoup changé cette Histoire40 ».

Analyse de la pièce §

La Mort de Valentinian et d’Isidore, tragédie en cinq actes, a la particularité de posséder deux coups de théâtre. Le premier est la révélation d’Honorique, lorsqu’elle dévoile que Maxime est en réalité encore vivant. Le second réside dans le meurtre de Valentinian par Maxime, qui provoquera la mort d’Isidore. De plus, c’est une pièce dite implexe qui, à l’inverse de la pièce simple, « fait remonter la mise en place du nœud de l’intrigue longtemps avant le commencement de l’action », comme l’indique Georges Forestier41. En effet, Gillet de la Tessonerie ouvre sa pièce sur un conflit déjà commencé. Valentinian est tombé amoureux d’Isidore et a fait enlever Maxime bien avant que le rideau ne se lève ; le lecteur doit prendre le train de l’intrigue en marche.

Nous tâcherons de faire apparaître tous les enjeux de la complexité de La Mort de Valentinian et d’Isidore dans notre analyse. Cette dernière se divisera en trois parties, assimilables aux thématiques majeures de la pièce : un goût pour les scènes à effet, une esthétique de la dissimulation et une rhétorique négative de la passion amoureuse combinée à une tension autour du pouvoir. Pour terminer, nous nous concentrerons sur les personnages et leur singularité.

Un goût pour les scènes à effets §

La Mort de Valentinian et d’Isidore se caractérise par la présence de scènes où la tension est extrême et où le rythme dramatique est perturbé.

La scène d’ouverture : un mauvais présage §

Aristote indique, dans sa Rhétorique, que le début du discours (appelé exorde) doit respecter différentes règles selon le genre du discours. Par exemple, l’exorde du discours judiciaire42 doit donner un aperçu du discours à venir. Le philosophe rapproche ce discours du rôle du prologue des pièces de théâtre43. Ce prologue correspond à la première scène appelée la scène d’exposition.

La scène d’exposition au théâtre a la double fonction de donner envie au lecteur de connaître la suite et de lui exposer les « faits dont la connaissance est indispensable à l’intelligence de l’intrigue44. » Pour attiser la curiosité du lecteur, Gillet de la Tessonerie commence sa pièce par une intrigante scène où son héros, Valentinian, confie le dernier rêve qu’il a fait à sa sœur, Honorique, et à Trazille, un chevalier Romain. De cette manière, La Mort de Valentinian et d’Isidore commence par une scène d’exposition entre le héros et son confident ; il s’agit du type d’exposition le plus répandu au XVIIe siècle. Jacques Scherer explique à ce propos que « le confident sert essentiellement à écouter les données de l’exposition qui lui sont communiquées par le héros, en même temps qu’au spectateur45. » Ici, c’est donc Honorique et Trazille qui font office de confidents pour Valentinian (du vers 1 au vers 70). Dans le même temps, grâce à cette conversation, le dramaturge améliore la compréhension du lecteur et l’invite à rejoindre l’intrigue commencée avant le début de la pièce.

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Selon le Dictionnaire de Furetière (1690), « rêver », littéralement l’action « faire un songe », se traduit par le verbe actif « songer » dont la définition est la suivante : « se représenter quelque chose en dormant ». Quant au songe en tant que substantif masculin, sa définition est multiple. En premier lieu, un songe est fait de « pensées confuses qui viennent en dormant par l’action de l’imagination. » Ensuite, le songe peut être « une vision céleste et surnaturelle ». Enfin, au sens figuré, il s’agit d’« une chose vaine, et qui n’a ni certitude ni durée. » Ainsi, les notions de représentation et de vision (et leur caractère surnaturel) étaient déjà intimement liées aux rêves dans la langue française du XVIIe siècle.

Or, cette scène d’exposition s’ouvre bel et bien sous le signe de la vision : Gillet de la Tessonerie, grâce à la figure de l’hypotypose, nous donne à voir le songe de Valentinian. En effet, l’hypotypose « substitue le visible au lisible, le montré au dit, mais aussi, et c’est l’autre aspect de sa force, les choses aux mots et le vif au peint, énonçant ainsi au sein du style le rêve de la représentation46. »

Cette peinture du songe est faite du vers 25 au vers 70. Elle est introduite par une métaphore de l’enfer, un vocabulaire mortuaire et une description sensible où la vue et l’odorat sont sollicités (vers 37 à 41) :

Et comme si l’Enfer eust entre ouvert son goufre
Il sent des puanteurs de Bythume et de souffre,
Et voit entrer un mort à la lueur d’un feu*
Qui rendant un faulx jour tout jaunastre et tout bleu,
Esclairoit les objets d’une couleur funeste.

Le caractère surnaturel de la vision de Valentinian (« voit entrer un mort ») se déploie de façon plus vive dans la suite du récit (vers 43 à 70) :

Ce phantosme entrant donc d’un maintien irrité
Traisnoit à longs replis un drap ensanglanté,
Et cent gros neuds rempans d’une chaisne pesante
Faisoient par intervalle un bruit plein d’espouvante,
Lors que s’entrechoquant au point qu’il advançoit,
Courbé de soubs le fais, luy mesme en fremissoit.
En ce triste équipage il approche ma couche,
Et d’une main glacée ayant fermé ma bouche,
D’une autre descharnée il me serre le bras,
Et l’ayant arraché par force hors de mes draps
Dessus son estomach le met avec furie,
Mais je n’y rencontray* que de la chair pourie,
Et pour surcroist d’effroy ce Phantosme inhumain
M’a laissé tout sanglant son coeur dedans la main.

Grâce à l’utilisation de l’imparfait, le dramaturge nous plonge au cœur de l’hallucination de son personnage. De plus, grâce aux nombreux adjectifs (treize adjectifs pour quatorze vers : « irrité », « longs », « ensanglanté », « cent », « gros », « pesante », « plein », « courbé », « triste », « glacée », « pourie », « inhumain » et « sanglant ») les éléments prennent vie devant nous dans une description terrifiante. Ces adjectifs tendent d’ailleurs à créer une amplification. Les deux derniers vers de l’extrait forment, dans cette même idée, une hyperbole avec d’une part, le pléonasme « ce Phantosme inhumain » et d’autre part, l’adverbe d’intensité « tout ».

Le récit se conclut sur une surprise (vers 58 à 60) :

J’appuiay fortement mes yeux sur son visage,

Et vis confusement des traits deffigurez

Qui dépeignoient Maxime à mes yeux esgarez

Valentinian est heurté par ce qu’il voit : « vis confusement » et « mes yeux esgarez ». Ironie du sort puisqu’il se trouve en plein rêve…

Toutefois, ici, nous quittons la peinture du songe. C’est le trouble intérieur du personnage qui est dépeint. Ainsi, l’hypotypose est complète avec à la fois une description extérieure (celle du rêve) et une description intérieure (celle des sentiments).

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Cet épisode du songe de Valentinian est à mettre en regard d’autres songes célèbres mis en scène au théâtre au XVIIe siècle.

Tout d’abord, une tragédie contemporaine à La Mort de Valentinian et d’Isidore : La Mariane, tragédie religieuse de Tristan L’Hermite, représentée au théâtre du Marais au printemps 1636 et imprimée en février 1637. Mariane, épouse du roi Hérode, refuse de se soumettre à l’autorité de ce tyran et incarne la vertu sans faille. Avant son départ en voyage pour Rome, Hérode, en proie à une grande colère, ordonne que sa femme soit condamnée à mort s’il ne revient pas vivant de ce voyage. C’est Salomé, la sœur d’Hérode, qui se charge de cette mise à mort, avant même de savoir si son frère est mort ou vivant. Ainsi, Salomé supprime la menace qui pesait sur le pouvoir. Hérode revient finalement de son voyage et devient fou, oubliant que la mort de sa femme était sa propre volonté47. Dans La Mariane, Tristan L’Hermitte met lui aussi en scène un songe (dans la scène III de l’acte I) : Hérode rêve qu’Aristobule, qu’il avait fait assassiner, revient des morts pour le hanter. Le parallèle avec le songe de Valentinian où Maxime, mort, vient le hanter est ici évident. Il importe toutefois de préciser que le rêve d’Hérode, comme celui de Valentinian, ne se réalisera pas à l’identique48. Tristan L’Hermite et Gillet de la Tessonerie utilisent le rêve pour insister sur la fatalité du destin de leur héros. Ce cauchemar est à comprendre, aussi bien pour le héros que pour le lecteur, comme un avertissement et un mauvais présage pour la suite.

Ensuite, La Mort de Valentinian et d’Isidore semble faire écho à une deuxième tragédie. Il s’agit de Polyeucte de Pierre Corneille, représentée au théâtre du Marais en 1641 et imprimée en 1642. Dans cette tragédie religieuse, Corneille met en scène son héros éponyme, Polyeucte, en tant que martyr après sa conversion religieuse. Pauline, épouse de Polyeucte, fait un songe (le récit de ce rêve est fait par Polyeucte lui-même dès la première scène de la pièce) où elle voit son mari mourir. Or, Polyeucte est en effet menacé de mort par Félix, sénateur romain et gouverneur d’Arménie, s’il ne renonce pas à sa foi chrétienne. Pauline tente de raisonner son époux, en vain. Polyeucte est finalement exécuté selon sa propre volonté, par amour pour Dieu. De ce fait, le songe mis en scène par Corneille apparaît lui aussi comme un mauvais présage mais cette fois-ci, le personnage qui rêve (Pauline) l’interprète lui-même comme tel. Toutefois, son destin la rattrape et son songe se réalise.

Enfin, nous pouvons faire un lien avec une troisième tragédie, postérieure à La Mort de Valentinian et d’Isidore : Athalie, pièce à sujet biblique de Jean Racine publiée en 1691. Athalie, veuve du roi de Juda, gouverne le pays en ayant abandonné la religion juive pour le culte de Baal. Elle croit avoir éliminé toute opposition au sein de la famille royale mais très vite, le lecteur apprend que son petit-fils, Joas, a été sauvé et vit caché sous le nom d’Éliacin. Au cours de la pièce (dans la scène V de l’acte II), Athalie fait le récit d’un cauchemar qui la poursuit où un enfant la poignarde. Cet enfant, elle n’en reconnaît pas les traits et ignore qu’il s’agit en réalité de son petit-fils. Georges Forestier explique qu’ici, « le songe possède une fonction dramatique directe : mettre en place les conditions de la rencontre entre Athalie et Joas ».49 En effet, cette rencontre a lieu à la fin de la pièce (dans la scène IV de l’acte V) où Joas prend le pouvoir et tue Athalie. Une fois encore, le songe est devenu réalité.

Nous remarquons ainsi une constante du songe dans le théâtre du XVIIe siècle50 en tant que mauvais présage. Le cauchemar de Valentinian s’inscrit dans cette lignée et le héros le constate lui-même puisque c’est sur cette remarque que s’ouvre la pièce : « Quoy qu’il en soit, ce songe est de mauvais presage » (vers 1). En effet, Gillet de la Tessonerie semble respecter la tradition qui fait du songe un message divin à interpréter et à décrypter51. Une nouvelle fois, Valentinian le précise lui-même : « Toutes ces visions sont des langues secrettes / Qui du courroux* des Dieux me servent d’interpretes » (vers 5 et 6).

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Qu’il soit prophétique ou non, le rêve « fait apparaître des éléments représentatifs de la personnalité du dormeur : il révèle ce que fait, pense, et aime ce dernier, lui permettant parfois de voir ainsi plus clair en lui-même. Le rêve est donc, en réalité, éminemment révélateur », comme l’écrivent Christelle Veillard et Charlotte Murgier52.

Par le récit de son cauchemar, Valentinian dévoile ses angoisses53 et ses sentiments à Honorique et à Trazille et surtout, au lecteur. D’ailleurs, c’est Trazille qui en souligne le caractère obsessionnel aux vers 71 à 73 :

Tandis que vous aurez un Rival dans l’esprit

Dont l’insolente image à toute heure l’aigrit,

Vous ne pouvez, Seigneur, songer à d’autre chose.

De cette manière, Valentinian apparaît comme un personnage tourmenté dès le commencement de la pièce. Par cette scène d’exposition, le lecteur comprend que l’intrigue se noue (et probablement, se dénouera) en fonction des passions et du destin de Valentinian.

Par conséquent, Gillet de la Tessonerie construit sa scène d’exposition autour d’un triple enjeu. En premier lieu, il donne les clés de la compréhension de son intrigue selon la tradition de la scène d’exposition. Ensuite, grâce au récit d’un songe sanglant, un avertissement est lancé concernant la suite des évènements. Enfin, l’ensemble participe à la caractérisation de Valentinian, héros tragique et éponyme de la pièce54.

L’interlude musical : Honorique « chante » son inquiétude §

La scène d’ouverture n’est pas la seule scène à effets de La Mort de Valentinian et d’Isidore. En effet, la scène II de l’acte III marque une pause dans le récit et prend la forme d’un interlude musical.

Cet épisode est un écart métrique car il est écrit avec des stances là où l’ensemble de la pièce est écrit en alexandrins à rimes plates (AABB). Les stances sont des vers à rimes variées c’est-à-dire croisées (ABAB) ou embrassées (ABBA). L’ensemble est réparti en strophes inégales, contrairement au reste de la pièce. Ici, Gillet de la Tessonerie utilise des octosyllabes mêlés à des alexandrins dont les rimes sont à la fois plates, croisées et embrassées.

Les stances témoignent, par leur rythme inhabituel, d’une émotion forte qui relève principalement du champ de l’inquiétude et de l’irrésolution.55 En résumé, c’est un moment centré sur les sentiments du personnage et qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui le lyrisme56. Dans cette scène, Honorique chante ainsi son inquiétude vis-à-vis de ses sentiments pour Maxime.

Tout d’abord, ce chant se construit autour d’une rhétorique négative de l’amour.57 De nombreux oxymores fleurissent au sein des premières paroles d’Honorique (vers 823 à 826) : « charmant suplice », « celeste et cruel enchanteur », « doux Tyran » ou encore « dangereux flateur ». La jeune femme est amoureuse et cet amour est ressenti comme une passion négative.

De plus, la métaphore du naufrage dans les vers suivants (« sur une mer pleine d’orages », « je ne crains point le naufrage » et « il faut m’esloigner du rivage ») soulève un paradoxe. La jeune femme a bien conscience que l’amour qu’elle ressent est négatif mais d’une part, elle n’a pas peur de souffrir (ceci témoigne de sa vertu héroïque) et d’autre part, elle aimerait être libérée du joug de ses sentiments (ceci témoigne de sa condition de mortelle). Ce paradoxe révèle le dilemme d’Honorique : continuer à aimer Maxime ou non, car cet amour l’empêche de porter secours à son frère. Passage au comble du lyrisme, ce chant dépeint les sentiments d’Honorique avec exagération : « charmant supplice de mon ame », « amour extreme », « ma douleur mortelle » et « mon mal inconsolable ». Ainsi, la difficulté de la situation est mise en avant.

Malgré leur irrégularité, ces stances répondent aux règles de la rhétorique du discours. En effet, Honorique commence son chant par une introduction (exorde) qui met l’accent sur ses sentiments contradictoires (v. 823 à 833). Cette introduction engage in medias res le lecteur dans les tourments du personnage. Ensuite, la jeune femme relate les faits (narratio) en expliquant ce qui cause son trouble : le fait qu’elle aime un homme qui ne l’aime pas (v. 834 à 848). Enfin, le chant se conclut (péroraison du v. 849 au v. 857) en deux temps. D’abord, Honorique expose une possible solution à sa situation, sous la forme d’une alternative : « Amour viens consoller mon ame / Rends moy de glace ou luy de flame*, / Ou punis ses mespris ou gueris mes douleurs ». Cependant, ce n’est pas elle qui doit agir mais l’« Amour » qu’elle invoque. C’est pourquoi la seconde partie de la conclusion (et avec elle, la fin du chant) prend la forme d’une impasse (« O mort… »). Les sentiments de la jeune femme représentent sa fatalité.

Outre le fait de marquer une pause dans le récit, cet interlude musical permet à Gillet de la Tessonerie de dévoiler les sentiments du personnage d’Honorique – personnage secondaire peu mis en lumière dans le reste de la pièce – et en même temps, de préciser les rouages de l’intrigue.

La mort d’Isidore : allégorie de son dilemme intérieur §

De la même manière, la mort d’Isidore est à considérer comme une scène à effets à bien des égards. Isidore meurt, dans la scène V de l’acte V, après avoir appris la nouvelle du meurtre de Valentinian. D’une part, elle se sent libérée car l’Empereur a été mis hors d’état de nuire. D’autre part, elle se sent trahie par Maxime, qui n’a pas tenu parole puisqu’il lui avait promis de ne pas se venger. Gillet de la Tessonerie souligne l’ambiguïté de la mort de son personnage dans son adresse au lecteur : « l’Histoire veut qu’elle soit venuë d’un excés de joye […] puisqu’apres le coup funeste dont cette mal heureuse ressentoit un deplaisir mortel, elle ne pouvoit avoir beaucoup de joie ; sans qu’il lui restat quelque chose de la douleur dont elle estoit preocupée ; Mais je la donne en proye à toutes ces deux passions58 ». Pour reprendre la formule de Jacques Scherer, Isidore est « morte du dilemme59. »

L’intrigue de la pièce doit se résoudre pour que le dénouement puisse avoir lieu : littéralement, l’intrigue doit se dénouer. C’est un des impératifs du théâtre du XVIIe siècle. Toutefois, ce dénouement est retardé par de nombreux obstacles mis sur le chemin des personnages. Ces obstacles, comme l’explique Jacques Scherer60, sont de deux catégories. Premièrement, les obstacles extérieurs (si la volonté du héros est confrontée à un fait contre lequel il n’a pas d’influence, comme la volonté d’un autre personnage). Ensuite, les obstacles intérieurs (si le malheur du héros est dû à un sentiment présent en lui-même). Pour leur simplicité, les obstacles extérieurs sont les plus représentés bien que les deux catégories ne soient pas de strictes oppositions. Un obstacle extérieur peut devenir un obstacle intérieur et inversement, en fonction de la réaction du héros.

Néanmoins, Jacques Scherer est formel sur un point : « Le véritable obstacle n’est pas seulement intérieur. Il est double. […] Pour que le conflit soit dramatique, il faut que le héros soit face à deux exigences inconciliables61. » Scherer utilise le Cid de Pierre Corneille (1637) en guise d’exemple. Le sujet de Corneille est tragique justement parce que les deux personnages veulent concilier leur gloire et leur amour, ce qui est impossible dans leur situation. Ainsi, le plus souvent, le dilemme n’a aucune solution et le héros est pris au piège. Or, le destin d’Isidore n’échappe pas à cette règle.

Isidore meurt au milieu d’un dialogue avec Maxime (vers 1852 à 1898), après l’annonce de la mort de Valentinian. Avant de rendre son dernier souffle, Isidore exprime ses sentiments au cours d’une tirade (vers 1854 à 1891) qui débute par un « Ah barbare ! » lancé à son amant, coupable de ses tourments. Au cours de cette tirade, la jeune femme s’oppose fermement aux actes commis par Maxime. Elle ne voulait pas qu’il se venge de Valentinian et il n’a pas respecté son choix, assassinant l’Empereur malgré elle. Le discours d’Isidore se termine par « Ah destin ! » en écho au « Ah barbare ! » introductif. De cette manière, Maxime apparaît comme celui qui a scellé le destin tragique d’Isidore. La faute est rejetée sur lui (« ton amour est estrange » vers 1855).

Par ailleurs, le jeune homme reste passif face à cette scène et indifférent aux paroles de l’être aimée : « Hé de grace, / Souffrés que l’on vous meine en vostre appartement » (vers 1891 et 1892). Il ne prend pas au sérieux la souffrance d’Isidore en raison de son caractère paradoxal. L’héroïne le souligne elle-même : « une noble foiblesse / Veut que je meure icy de joye, et de tristesse » (vers 1894 et 1895). Les passions, ayant atteint leur paroxysme, ont provoqué l’irréparable d’une façon inattendue.

Olimbre se charge d’annoncer officiellement la mort d’Isidore : « Elle est morte » (vers 1900). Une nouvelle fois Maxime est en marge des évènements. Il ne veut pas croire à cette mort et tombe dans un état de folie.

Cette scène fait donc partie d’un trio de scènes à effets au sein de La Mort de Valentinian et d’Isidore où, par de multiples procédés (récit effrayant d’un songe à caractère prophétique, chant lyrique déployant des sentiments contradictoires ou encore mort soudaine et paradoxale du personnage éponyme), Gillet de la Tessonerie rompt le rythme dramatique régulier au profit d’un rythme où la tension est extrême. Les passions des personnages ainsi exacerbées attirent fortement l’attention du lecteur.

L’esthétique de la dissimulation §

Pièce implexe, l’intrigue de La Mort de Valentinian et d’Isidore est construite grâce à de multiples ressors, notamment une esthétique de la dissimulation élaborée par Gillet de la Tessonerie.

La mort présumée de Maxime : la dissimulation malgré lui §

Maxime est à considérer comme le personnage qui incarne la dissimulation dans La Mort de Valentinian et d’Isidore.

« Seigneur, j’aimay Maxime et Maxime n’est plus » (vers 196), « Helas ! Maxime est mort » (vers 209), se lamente Isidore, dans la scène II de l’acte I. « Il est mort trop heureux estant aymé de vous » (vers 228), répond Valentinian. La jeune femme, en deuil, accuse l’Empereur de la mort de son amant. La répétition du prénom de Maxime insiste sur le fait qu’il est le seul qu’elle aime, ne laissant aucune chance à Valentinian. Pour se défendre, ce dernier rappelle les circonstances du décès de son rival : « Il s’est précipité luy mesme dans le Tybre, / D’où plus d’un mois apres en un bord escarté / Ses gens l’ont treuvé mort et vous l’ont rapporté » (vers 218 à 220). L’Empereur serait donc uniquement coupable de l’arrestation de Maxime, pour que ce dernier ne l’empêche pas d’épouser Isidore : « ayant craint que sa jalouse rage / Ne troublast l’heureux jour de nostre mariage / L’ayant tousjours aymé je le fis arrester / Pour le mettre en estat de ne pas m’irriter (vers 213 à 216). »

Toutefois, les choses ne semblent pas être aussi simples. Isidore souligne le fait que le corps de son amant, « enflé de l’eau n’estoit plus connoissable » (vers 222). Est-ce là une preuve de la culpabilité de l’Empereur ou Isidore est-elle simplement en train de perdre la raison, refusant de croire à la mort de celui qu’elle aime ?

Le lecteur apprend la vérité dans la scène suivante (scène III de l’acte I), grâce à Honorique. En effet, lors d’une seconde conversation avec sa sœur et Trazille, Valentinian confie à nouveau ses tourments à propos d’Isidore car il est en plein dilemme. Doit-il tout lui avouer pour soulager sa peine ? Le lecteur ignore de quel secret il s’agit, jusqu’à ce fameux vers d’Honorique : « Sy vous lui descouvrez que Maxime est vivant »62 (vers 275). La jeune femme conseille à son frère de garder le secret. Avouer la vérité à Isidore l’éloignerait encore plus. Alors, Valentinian demande à Honorique de garder Maxime avec elle, dans son appartement (vers 299-300). Maxime est de ce fait, gardé dissimulé aux yeux d’Isidore et en même temps, il est empêché de participer à l’action. Son rôle dans la pièce demeure incertain.

Au cours de l’acte II, Valentinian poursuit dans la voie de sa stratégie pour séduire Isidore. Pour soulager sa peine, il lui promet de ramener Maxime à la vie (scène I, vers 544). La jeune femme promet alors d’aimer l’Empereur si son amant est sain et sauf (vers 578). Cette promesse qui paraît naïve est surtout due au fait qu’Isidore ne croit pas cela possible. Le piège de Valentinian a donc fonctionné. Rempli d’orgueil, il prononce le vers suivant : « Qu’un miracle est possible à quiconque aime bien » (vers 596). Cette maxime63 sur l’amour est le comble de l’ironie.

Maxime fait enfin son apparition sur scène dans la scène III. Ce retour se fait sur le mode de la vengeance ; le jeune homme est en colère de la dissimulation qu’il a subie et veut s’en prendre à son bourreau, c’est-à-dire l’Empereur. De ce fait, ici, la dissimulation est un moyen adopté par Gillet de la Tessonerie pour construire – et justifier – la tension entre ses personnages.

La vengeance de Maxime : le choix de la dissimulation §

Dans la suite de la pièce, Maxime choisit lui-même la stratégie de la dissimulation et de cette manière, il devient actif dans cette esthétique.

C’est d’abord Honorique, dans la scène I de l’acte III, qui rapporte à Trazille les derniers évènements dont elle a été témoin, notamment le fait que l’Empereur s’est fait attaquer au sein même du palais : « Il [Valentinian] s’en alloit entrer quand t’aperceus de loing / Quelqu’un derriere luy tendant l’espée au poing / Je n’eus pas plustost veu cet horrible spectacle / Que je fis un grand cry qui fist trembler Heracle, / Et Valentinian tressaillant à son tour / Se destourne du coup qui le privoit du jour. » (vers 764 à 768). Nous pouvons remarquer qu’ici Gillet de la Tessonerie conjugue les paroles de son personnage selon les temps de la narration (l’imparfait de description, le passé simple à valeur de premier plan et enfin, le présent de narration), rendant le récit de ce coup de théâtre plus vivant.

De plus, le coupable de cette attaque n’est pas identifié. Littéralement, il reste dissimulé. Une nouvelle fois, l’identité de Maxime est instable. L’intrigue va se poursuivre sur ce mystère : qui a essayé de tuer Valentinian ?

Trazille soupçonne Maxime mais Honorique rejette cette possibilité (vers 787 et 788). Isidore, apprenant ce qu’il s’est passé, soupçonne à son tour Maxime. La jeune femme lui demande des explications et, sans détour, il avoue son acte mais tente de la rassurer : « je ne pense pas qu’on ayt pu me cognoitre » (vers 964). Maxime s’appuie lui-même sur la dissimulation pour se protéger puisque son projet n’a pas abouti.

La vengeance de Maxime se réalisera, plus tard, au début de l’acte V. La scène II marque en effet la mort de Valentinian. C’est Octave qui en fait le récit à Isidore (vers 1632 à 1649). Le lecteur apprend que, pour parvenir à ses fins, Maxime a de nouveau utilisé la dissimulation : « tout d’un coup Maxime a paru dans ces lieux / Et sortant de deriere une tapisserie / Plus viste qu’un esclair guidé par sa furie, / Devant qu’on eust le temps de voir son assassin, / Luy plongera par deux fois son fer dedans le sein. » (vers 1645 à 1649).

Maxime reviendra ensuite sur scène en héros ayant accompli son destin (scène III de l’acte V, vers 1708 à 1719) bien que son acte soit passable d’une certaine remise en cause. Maxime s’est certes vengé de Valentinian et par cet acte, il a rendu à Isidore sa liberté mais pour cela, il a agi en anti-héros. En effet, se cacher (et de ce fait, attaquer Valentinian dans son dos) va à l’encontre des valeurs héroïques. Quelle considération peut donc être accordée à cette vengeance ? Nous approfondirons cette problématique lors de l’étude du caractère d’Isidore64 qui, incarnant la vertu, n’accepte pas l’acte de Maxime.

Par conséquent, l’esthétique de la dissimulation apparaît comme un des rouages de l’action de La Mort de Valentinian et d’Isidore et surtout, comme la signature du personnage de Maxime.

Le mensonge : Trazille en tant que chef de file §

La dissimulation est, rappelons-le, le fait de cacher quelque chose à quelqu’un. Ainsi, Maxime est bel et bien le personnage que l’on cache et qui se cache. En revanche, la dissimulation peut aussi faire référence à un sens plus abstrait ; celui du mensonge.

Il s’avère que presque la totalité des personnages de la pièce utilise le mensonge à différents degrés –seule Isidore ne s’abaisse pas à cette stratégie. Valentinian ment à Isidore concernant Maxime. Maxime lui-même ment à Isidore pour se venger de Valentinian. Honorique ment également à Trazille et Valentinian pour protéger Maxime. Toutefois, c’est Trazille qui incarne le mensonge dans La Mort de Valentinian et d’Isidore.

En effet, les interventions de Trazille dans la pièce sont toutes dédiées à la dissimulation, au mensonge voire à la trahison. Dès le début de la pièce, lors de la scène de confession de Valentinian (scène III de l’acte I), Trazille n’hésite pas à soutenir l’Empereur dans son mensonge à Isidore concernant Maxime (vers 279 à 286).

Ensuite, les didascalies du personnage mettent en évidence le caractère perfide de ses paroles : « bas » (à la fin de la scène III de l’acte I ainsi qu’à la fin de la scène I de l’acte III). Trazille chuchote dans le dos d’Honorique, il complote contre elle et soutient Valentinian. Finalement, Honorique apprendra tout de la bouche de son frère (scène III de l’acte IV) : « Trazile sçait bien que Maxime est coupable. » (vers 1510). « Le traistre » (vers 1511), réagit-elle.

Trazille, dans La Mort de Valentinian et d’Isidore, représente la dissimulation à son apogée, dans sa dimension la plus nuisible.

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Une esthétique de la dissimulation, au sens propre comme au sens figuré, est mise au service de la tragédie de Gillet de la Tessonerie. Le dramaturge joue avec les faux-semblants et les apparences, ce qui multiplie les coups de théâtre et complexifie l’intrigue.

Une rhétorique négative du sentiment amoureux §

Thème omniprésent en littérature, l’amour peut être représenté de deux façons : positivement, en tant que sentiment bénéfique à ceux qui en font l’expérience ou à l’inverse, négativement et ainsi, signe de malheur. Généralement, les auteurs font osciller le point de vue entre ces deux pôles tout au long de leur œuvre, en fonction de la progression de l’intrigue.

Dans La Mort de Valentinian et d’Isidore, il s’agit d’une peinture négative du sentiment amoureux –bien qu’Isidore fasse figure d’exception.

Cette rhétorique négative du sentiment amoureux s’articule notamment par le biais d’un langage contradictoire formé autour d’antithèses et d’oxymores. Valentinian s’exclame : « Qu’Isidore est cruelle. Ah : Qu’elle est vertueuse ! » (vers 98), « Il faut se vanger d’elle. Il la faut adorer » (vers 132), « Ces charmants ennemis. Ces cruels adorables » (vers 141) ou encore, « O Femme, mais plustot, ô Demon plain de charmes ! » (vers 1523). Honorique, en chantant, se lamente : « Charmant suplice de mon ame / Celeste et cruel enchanteur, / Dieu des soupirs, Demon de flame* / Doux Tyran, dangereux flateur, » (vers 823 à 827). 65 Maxime, quant à lui, évoque des « malheurs complices » (vers 665).

L’amour est, de façon générale, décrit de manière négative par les personnages qui le ressentent. Valentinian évoque une « folle passion », une « foiblesse honteuse » et même, des « trances66 mortelles » (vers 97 et 98) ou encore de « celestes ennemis du repos de mon ame » (vers 144). Pour lui, c’est un « resdereiglement » (vers 160) dont il plaint les conséquences : « Amour, c’est trop souffrir » (vers 309), l’exagération de l’adverbe « trop » témoignant d’un débordement des passions.

De plus, pour l’Empereur, l’amour est signe de possession. Il appelle Isidore « ma Princesse » (vers 427), le déterminant possessif ne laisse rien au hasard ; il la désire pour lui et pour lui seul. Plus tard, Maxime appellera lui aussi Isidore « ma Princesse » (vers 639), se plaçant ainsi en rival de Valentinian. Isidore lui reprochera d’ailleurs cet excès : « Ton amour est étrange » (vers 1855).

Enfin, dans la scène VI de l’acte IV, Valentinian laisse exploser ses passions négatives : « Toutte ma passion s’est convertie en rage, / Mes feux* en desespoir, mes respects en fureur* » (vers 1121 et 1122). Son amour s’est transformé en haine et c’est ainsi qu’il justifie son comportement tyrannique.

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Seule Isidore fait une peinture positive de l’amour lorsqu’elle parle de Maxime (vers 196 et 200) pour la première fois :

Seigneur, j’aimay Maxime et Maxime n’est plus,

Un vertueux amour l’eschauffant de ses flames*

D’une estrainte immortelle attacha nos deux ames,

Et par un ascendant plein de divins efforts

Fist vivre l’une en l’autre et deux coeurs en un corps

Pour la jeune femme, l’amour est un sentiment absolu qui permet de relier deux âmes pour l’éternité. Ces vers ont d’autant plus d’importance puisqu’elle les prononce face à Valentinian pour repousser ses avances. Elle ne peut l’aimer puisqu’elle aime déjà Maxime et ceci est immuable. De plus, elle s’indigne : « Comment parler d’amour et mourir de douleur. » (vers 368). Pour elle, l’amour ne peut être assimilé à autant de négativité.

Toutefois, elle cède et prend part à cette rhétorique négative au moment de sa mort, dans un élan de lamentations : « Idoles criminels, de nos foibles esprits, / Dieux cruels ! mais helas ! où s’emportent mes cris ? / Non : dedans les excés d’un mal inconsolable / Cet aveugle transport » (vers 1884 à 1887). Ses passions ont vaincu sa tempérance. Trop tard, Maxime rejoint Isidore dans son éloge de l’amour : « qu’Isidore a mon ame, Que nous sommes bruslés d’une pareille flamme » (vers 1922 et 1923). Discours au comble du tragique puisque sa bien-aimée n’est plus ; cette déclaration est vaine.

De cette manière, l’amour apparaît dans La Mort de Valentinian et d’Isidore comme une passion source de tensions. La pièce s’ouvre sur l’Empereur qui se lamente au sujet de ses sentiments et l’intrigue se noue autour d’un triangle amoureux.

Nous remarquons par ailleurs que cette rhétorique négative de la passion amoureuse, pleine de contradictions, intervient notamment dans la première moitié de la pièce ; Gillet de la Tessonerie la met donc au service de la construction de l’action.

La question du pouvoir : moteur du conflit §

Selon Georges Forestier, la tragédie du XVIIe siècle met en scène la « rencontre entre passion amoureuse et nécessités politiques. »67 En effet, l’amour ne peut être l’unique sujet de la tragédie. À ce genre considéré comme noble doit servir un sujet tout aussi majestueux : la politique. L’amour, s’il est au premier plan, doit être en conflit avec la politique et les passions qui en dérivent, comme l’ambition et la vengeance.68

Le pouvoir de Valentinian menacé : fil rouge de l’intrigue §

« Ces seditions* frequentes et publiques, / Servent de caution à mes terreurs paniques » (vers 13 et 14) confie Valentinian dans la scène d’exposition. Le pouvoir de l’Empereur est contesté aussi bien par le peuple que par les autres personnages. Cette menace permet de tisser la thématique de la politique autour de la thématique amoureuse comme le suggèrent les règles tragiques du XVIIe siècle.

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Pour garder le pouvoir, l’Empereur estime qu’il ne doit pas montrer de faiblesse : « Mes pleurs dementiront les droits de ma Couronne. » (v. 138). Cette métaphore exprime un désir de puissance mais aussi, une incompatibilité de l’amour avec la politique.

Plus encore, cette incompatibilité se mue en une supériorité du pouvoir sur l’amour. Dans la tirade de Valentinian (v. 329 à 367) au cours de la scène I de l’acte II, cette supériorité est clairement exposée. Son titre est, pour lui, une raison suffisante d’être aimé : « Vous rougissés de voir un prince à vos genoux » (v. 332) lance-t-il à Isidore. De plus, il use de son pouvoir dans sa conquête amoureuse : « N’expliquer mes desseins, qu’en Empereur Romain : / Aprés tant de mespris ma patience est lasse, / Je doibs me satisfaire, et non demander grace » (v. 344 à 346) ou encore « Vous contraindre à donner vostre consentement » (v. 351). Pour lui, l’amour est une question de puissance et doit s’acquérir par la force. Également, ces vers témoignent d’une incompréhension : comment Isidore peut-elle refuser l’amour d’un Empereur ? « Un Trosne offence t’il alors qu’il est offert ? » s’exclame-t-il (vers 372). La vertu de la jeune femme est incomprise par Valentinian, il considère cela comme un excès d’orgueil. Ironiquement, par cette erreur, c’est Valentinian lui-même qui fait preuve d’orgueil. Son pouvoir apparaît alors comme un objet dont il se sert pour arriver à ses fins.

Or, c’est de cette manière qu’Isidore négocie. La jeune femme tente de combattre ce pouvoir. Au-delà du fait qu’elle en subit les conséquences directes, elle se place en descendante des Scipion, victime de l’empire, et se range du côté du peuple (« Et nostre liberté depuis un siecle entier / Est lasse de gemir, et ne peut plus crier » aux vers 459 et 460). Lors d’une tirade à la suite de celle de Valentinian (v. 429 à 468), Isidore réclame la liberté du peuple à l’Empereur en échange de quoi elle se donnera à lui.69 L’Empereur accepte ce marché (« Ma Couronne est à toy » au vers 503) et son dilemme intérieur se construit à la suite de cet épisode : doit-il vouer son existence à l’amour ou au pouvoir. Ce dilemme le perdra et signera sa fin funeste.

Dans la scène suivante (scène II, acte II), Isidore se confie à Alcire à ce propos : « La gloire d’affranchir Rome opressée […] / M’inspire des ardeurs plus fortes que l’amour. » (v. 614 à 616). L’amour est donc repoussé au second plan au profit de l’ambition.

De son côté, Maxime est le rival officiel du pouvoir de Valentinian. Ayant subi le pouvoir de l’Empereur, à la fois dans sa relation amoureuse et personnellement, Maxime veut se venger. Ainsi, lorsqu’il l’évoque, c’est par le biais de métaphores violentes : « C’est un monstre de mer, c’est un barbare » (vers 1322).

Seul Tranzille représente les passions de vengeance et d’ambition à leur paroxysme. Il n’a aucune considération pour l’amour ou quelconque sympathie de cœur : « Va, va, le Throsne seul a faict ma passion, / Et veut que je t’immolle à mon ambition. » (v. 327 et 328).

Par conséquent, La Mort de Valentinian et d’Isidore témoigne d’une étroite relation entre amour et politique ; l’un n’étant jamais mentionné sans l’autre. Maxime est à la fois le rival direct de Valentinian dans son règne mais également dans sa conquête amoureuse. S’il veut se venger, c’est autant pour mettre Valentinian hors d’état de nuire qu’au nom d’Isidore. D’ailleurs, Isidore elle-même propose un échange entre la politique et l’amour. Les deux thèmes s’entrêmelent dans la tragédie de Gillet de la Tessonerie et les séparer semble impossible.

Le dénouement : Maxime accèdera-t-il au pouvoir ? §

Le dénouement lui-même témoigne d’un enchevêtrement entre amour et politique. La mort de Valentinian a été provoquée par le désir de vengeance de Maxime mais cette vengeance a été motivée en partie par l’amour. Toutefois, la fin de la pièce soulève bien un problème d’ordre politique.

Olimbre, dans la scène IV de l’acte V, s’exprime au nom du peuple et annonce : « le peuple Romain dans son juste couroux, / Se souvient des biensfaits qu’il a receu de vous. » (vers 1788 et 1789). De cette manière, le peuple appelle Maxime à prendre place sur le trône. Cette annonce provoque une suite d’évènements qui dessine le dénouement de la pièce. D’abord, Trazille, qui avait été emprisonné par Valentinian, est délivré par Maxime (vers 1825). Ensuite, Honorique prend la fuite (vers 1830) et enfin, Isidore meurt (vers 1898).70

Or, d’après les règles dramaturgiques du XVIIe siècle, le dénouement doit être complet, c’est-à-dire que le sort de tous les personnages doit être scellé.71 De ce point de vue, le dénouement de La Mort de Valentinian et d’Isidore n’est pas complet. En effet, le sort de Maxime reste en suspens. Dans son adresse au lecteur, Gillet de la Tessonerie précise, à ce propos : « l’estat auquel il [Maxime] reste n’empesche point qu’il ne puisse estre Empereur, puisque la langueur qui luy prend à la catastrophe de la piece, loing d’estre un effet de la mort n’est qu’une foiblesse ».72

La pièce se conclut sur ces vers d’Olimbre (vers 1935 à 1937) :

Il faut le secourir tandis qu’il vit encore,

Pendant cette foiblesse il n’empeschera pas

Ce qui le peut sauver des portes du trepas.

Maxime, choqué par la mort de sa bien-aimée malgré son acte héroïque pour la venger et pour sauver le peuple de la tyrannie, perd la raison.73 La pièce se termine avant de savoir s’il retrouve ses esprits. Montera-t-il sur le trône ? La logique suggère une réponse positive mais Gillet de la Tessonerie n’a pas voulu le mettre en scène de manière explicite.

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De cette manière, La Mort de Valentinian et d’Isidore met l’accent sur une relation complexe entre amour et politique jusqu’au dénouement qui efface toute possibilité d’amour et rétablit la priorité à la politique, bien que la question reste irrésolue.

Les personnages §

Notre étude, pour être complète, doit être attentive à la caractérisation des personnages de La Mort de Valentinian et d’Isidore, forces majeures du récit. Nous nous concentrerons majoritairement sur les personnages principaux c’est-à-dire Valentinian, Isidore et Maxime.

La parole §

Comme le rappelle Bénédicte Louvat, « le théâtre n’est fait que de discours ».74 C’est pourquoi cette étude ne peut prétendre à une certaine légitimité sans une analyse de la parole des personnages, cœur de l’action théâtrale. Pour faciliter la compréhension, notre analyse prendra la forme d’un tableau qui indique le nombre de répliques par personnage pour chaque acte.

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Pour commencer, nous remarquons la prédominance de Valentinian dans ce premier acte. Il se place selon son statut d’Empereur : il est celui qui détient le pouvoir et la parole.

Toutefois, dans la scène II, le temps de parole d’Isidore concurrence celui de Valentinian. Ceci témoigne, dès le début de l’action, de l’opposition entre les deux personnages et de la volonté de la jeune femme de ne pas céder. Nous pouvons y voir une interprétation possible du titre de la pièce. La conjonction de coordination « et » dans La Mort de Valentinian et d’Isidore ne signifierait donc pas une union mais plutôt une opposition, dont l’issue sera fatale.

Cette opposition se traduit par ailleurs dans les échanges entre les personnages. La fin de la scène II est construite par le biais de stichomythies (vers 263 à 266) :

VALENTINIAN
He quoy vous me quictez au fort de mes douleurs.
ISIDORE
Quel plaisir prenez-vous à voir couler mes pleurs ?
VALENTINIAN
Quel espoir donnez vous à mon amour extreme ?
ISIDORE
Je n’ay rien à donner n’estant plus à moy mesme.

Les stichomythies sont un dialogue composé de brèves répliques de même longueur avec généralement, une réplique par personnage où l’échange consiste à « se renvoyer la balle »75 comme l’illustre ici le vif dialogue entre Valentinian et Isidore. L’utilisation de questions rhétoriques (c’est-à-dire, qui n’attendent pas de réponses) renforcent le caractère adversatif de leur échange. Ce procédé ainsi exploité en guise de conclusion de la scène, traduit, outre une accélération dans le langage, une impossibilité de communication entre les deux héros qui sera visible tout au long de la pièce.

Trazille est, quant à lui, représenté comme un personnage secondaire puisque son temps de parole est le plus faible. Cette représentation est paradoxale car la majorité de ses répliques concerne la stratégie de Valentinian pour anéantir Maxime et gagner le cœur d’Isidore, point d’orgue de l’intrigue.

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Le personnage le plus présent dans cet acte II est Isidore, qui intervient dans quatre scènes sur cinq. Lors de ses prises de parole, sa détermination et son désir d’opposition sont mis en avant. Elle endosse le rôle de l’héroïne qui veut protéger sa vertu.

Néanmoins Valentinian garde le monopole de la parole, bien qu’il n’intervienne que dans une seule scène (son absence va d’ailleurs durer un moment puisqu’il ne réapparaîtra que dans la scène VI de l’acte III). Cela témoigne d’une part, de la force de l’Empereur et d’autre part, du désaccord entre lui et la jeune femme. Ce désaccord atteint son apogée lors de la scène I, plus particulièrement lors d’une tirade d’Isidore (vers 376 à 404) où, elle décrit ce que Valentinian lui inspire (vers 387 à 392) :

Les Vaultours, les Dragons, les Hydres76, les Serpents,

Et des sombres cachots, touts les monstres rempants :

Les discordes, l’efroy, le meurtre, les furies,

Le desordre, l’horreur, la mort, les barbaries :

Et tout ce que l’Enfer a de plus odieux,

Est beaucoup plus que toy suportable à mes yeux :

Les juxtapositions qui s’étendent du vers 387 au vers 390 permettent de tisser une métaphore filée de la mort. Isidore fait ici une description négative de Valentinian qui s’apparente à une vision d’horreur voire cauchemardesque, agrémentée d’éléments surnaturels (« Dragons » et « Hydres »). Les adverbes d’intensité « tout » et « beaucoup plus » construisent une exagération qui donnent du poids aux propos d’Isidore et surtout, à son refus. Cette tirade se terminera sur ce vers décisif : « Tu m’aimes, je te hay cent fois plus que la mort » (vers 404). Par cette comparaison Isidore témoigne à la fois de sa colère et de l’impossibilité de la situation.

Le second désaccord révélé par cet acte II est celui entre Isidore et Maxime au cours de la scène III, qui pourtant, correspond à leurs retrouvailles. En effet, l’échange entre les deux amants (vers 637 à 648) est rapide. Ils se coupent la parole et doivent se partager certains vers, avec chacun un hémistiche :

     ISIDORE

Mais sçais tu plus encor.

     MAXIME

     Ah ! mal inconsolable,

[…]

     ISIDORE

Ah ! que j’ay de douleur.

     MAXIME

     Ah : que j’en souffre aussi.

Ce dialogue traduit un trouble profond des personnages, qui sentent leur destin leur échapper.

Ce deuxième acte se caractérise également par un monologue de Maxime (scène V, vers 725 à 748) où le jeune homme se place en héros tragique. Le monologue au théâtre a plusieurs fonctions77 comme faire connaître au lecteur un élément de l’action ou les sentiments d’un personnage ou encore, lier les scènes entre elles. Mettre en avant les sentiments est considéré comme la fonction principale du monologue. Or, c’est exactement ce à quoi sert cette scène V.

Albin, Alcire et Phocion quant à eux semblent ne pas jouer un grand rôle avec le peu de paroles qui leur sont attribuées. Malgré tout, sans eux, l’action ne pourrait pas avancer. En effet, c’est Albin qui amène Maxime sur les ordres de Valentinian, c’est Alcire qui permet à Isidore de se confier à propos de ce qu’elle ressent et enfin, c’est Phocion qui est chargé d’amener Isidore à Valentinian. Ils ne sont donc pas des témoins passifs.

Par conséquent, ce deuxième acte permet de révéler l’ensemble des rouages de l’intrigue, où la tension grandit, après un premier acte d’exposition.

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Ce troisième acte, central, permet de mettre en scène les diverses tensions entre les personnages au sein de la pièce. Successivement nous assistons à l’affrontement entre Honorique et Trazille (scène I), Honorique et Isidore (scène III), Isidore et Maxime (scène V) et enfin, entre Isidore et Valentinian (scène VI). De surcroît, Honorique offre un interlude où elle transpose ses tourments en chant (scène II).78

L’affrontement entre Honorique et Isidore au cours de la scène III révèle par ailleurs une tension déjà implicitement exposée dans le premier acte où Honorique qualifiait Isidore d’arrogante (vers 82). Une nouvelle fois, pour témoigner de ce désaccord, Gillet de la Tessonerie utilise le procédé de la stichomythie (vers 880 à 906). De plus, le langage des deux femmes se teinte par ailleurs d’une certaine poésie et certains vers se rapprochent de la sentence79 :

     ISIDORE

On regrette un bienfait quand le mespris esclate.

     […]

     HONORIQUE

Le sang des Empereurs ne se repent jamais.

Honorique et Isidore défendent chacune des valeurs différentes puisque l’une est du même sang que l’Empereur tandis que l’autre refuse d’y être associée.

Avec 174 répliques, Isidore est celle qui s’exprime le plus dans cet acte. De cette manière, l’attention est focalisée sur elle et surtout, sur son dilemme intérieur. Au cours d’une de ses réflexions, elle prononce la maxime suivante : « Les Tyrans font les loix et les Dieux sont leurs juges » (vers 1209). Avec ce vers, Isidore se place en porte-parole des Dieux et laisse entendre que le comportement de Valentinian sera jugé tôt ou tard.

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Dans cet avant-dernier acte, les évènements se succèdent rapidement et se combinent pour bientôt laisser place au dénouement. Par exemple, Honorique apprend la trahison de Trazille (scène III). Le pouvoir de Valentinian est plus que jamais menacé et avec lui, le destin de chaque personnage.

Dans cette tourmente, Maxime détient le monopole de la parole. L’accent est mis sur son désir de vengeance malgré le désaccord d’Isidore. Sa colère se traduit par une arrogance manifeste (vers 1483) :

     HONORIQUE

L’Empereur vient.

     MAXIME

     Tant mieux.

Cet excès d’assurance est peut-être à traduire comme un signe de la catastrophe finale.

***

Ce dernier acte signe la mort de Valentinian et ce, dès la deuxième scène. Cette mort est rapportée par Albin en un seul vers, d’un air solennel et presque indifférent (vers 1615 : « Madame l’Empereur vient de perdre la vie. »). Il ajoutera un second vers pour préciser que le coupable n’est autre que Maxime (vers 1618 : « Il a finy ses jours par les mains de Maxime. »). Puis, Octave se charge de faire le récit détaillé du meurtre (vers 1632 à 1649). La parole est donc essentielle puisqu’elle livre les informations nécessaires à l’action.80 D’ailleurs, les répliques d’Octave se limitent à ce seul récit faisant de ce personnage une sorte d’outil pour Gillet de la Tessonerie.

Ensuite, la scène III place Maxime en héros qui a, à la fois, libéré le peuple de la tyrannie et celle qu’il aime du joug de son rival. Ainsi, il a accompli son destin. Dans sa tirade, Maxime s’exclame lui-même : « Mon destin est remply, mes veux sont achevés » (vers 1708). Toutefois, cette assurance semble déplacée face aux troubles des autres personnages, notamment celui d’Isidore. La jeune femme se lamente, « en soupirant », d’après la didascalie : « Maxime… » (vers 1740). Le dénouement de la pièce se caractérise ainsi par une rupture entre les deux amants qui se traduit par un désaccord insoluble.

La scène IV est, quant à elle, marquée par l’intervention du peuple Romain parlant « d’une commune voix » d’après la didascalie, mais aussi par l’intervention d’Olimbre, qui endosse le rôle de porte-parole du peuple. La victoire contre la tyrannie est annoncée officiellement et avec elle, un changement à venir.

La dernière scène rappelle tous les personnages –sauf Valentinian, évidemment – sur scène pour assister à la mort d’Isidore81. La jeune femme détient le monopole de la parole de ce dernier acte ; elle est victime des évènements.

***

Après cette analyse, nous pouvons donc considérer que le temps de parole des personnages est conditionné par leur importance dans la pièce. En outre, il apparaît que leur état psychologique influe leur temps de parole qui lui-même influe sur l’action.

Les caractères §

Aristote indique, dans sa Poétique, que « le caractère sera bon si le choix est bon »82 car il définit le caractère comme étant « ce qui est de nature à déterminer un choix. »83 De cette manière, le caractère des personnages au théâtre influence leurs actions. Or, le philosophe complète sa réflexion dans sa Rhétorique en expliquant que les actions commises dépendent elles-mêmes « des passions (pathè), des dispositions (hexeis), des âges et des conditions de fortune. »84 Aristote détaille ensuite les traits de caractère selon les âges : celui des jeunes est, selon lui, « enclin aux désirs. »85 Cette inclination exacerbe alors leurs passions, les rendant souvent impulsifs. C’est cet excès (appelé hubris) que la tragédie met en scène. De ce fait, une double influence est posée : les caractères sur l’action et l’action sur les caractères. Analyser un personnage revient à analyser les traits que l’auteur lui a donné pour justifier son comportement par rapport à l’intrigue.86

Nous allons donc relever les éléments distinctifs de chaque personnage en évitant toutefois de répéter ce qui a déjà été mentionné précédemment.

Valentinian §

En tant qu’Empereur, Valentinian est la figure du pouvoir de La Mort de Valentinian et d’Isidore. Il endosse le rôle du héros tragique : « Affronter mon destin dans les bras de la mort » (scène d’exposition, vers 20).

Cependant, sa sœur le qualifie d’« esprit enragé » (vers 750). Très vite, Valentinian apparaît comme un héros perdant le contrôle et un souverain excessif. Il confie lui-même : « je sens dans mon ame / Des violents transports* de colere & de flame* » (vers 305 et 306).

Le comportement de Valentinian est à rapprocher de la libido dominandi, exposée par Blaise Pascal mais théorisée bien avant lui par Saint-Augustin87, c’est-à-dire l’excès d’orgueil qui pousse l’homme à dominer les autres. Or, c’est bien cet orgueil qui mène Valentinian à sa perte.

Isidore : §

« Il y a de la vertu à s’abstenir d’un bien qui nous plaît » écrit le poète Ovide.88 Cette maxime aurait très bien pu être prononcée par Isidore. En effet, la jeune femme refuse l’amour de Maxime, à la fois pour faire le bien89 (elle estime que les agissements de Maxime vont à l’encontre du bien) et pour respecter la parole qu’elle a donnée à Valentinian. De cette manière, le personnage se distingue par sa force mentale, ce qui la rend courageuse et vertueuse.

Gillet de la Tessonerie écrit : « je la peins genereuse »90 selon le sens au XVIIe c’est-à-dire vaillante.91 Les qualités d’Isidore sont également reconnues par les autres personnages, notamment Valentinian qui en fait l’éloge : « qu’elle est Belle » au vers 82 ou encore, « qu’elle est vertueuse » au vers 98.

Par ailleurs, Isidore agit de la sorte car ce qu’elle désire plus que tout c’est préserver son honneur (« Mon honneur me contraint » au vers 655 ou « vivre en femme d’honneur » au vers 879). Toutefois, cette qualité est à double tranchant et lui fait défaut. « Ah ! c’est trop de vertu » s’exclame sa confidente Alcire (vers 1602) pour la prévenir. Malheureusement, Isidore ne l’entend pas de cette oreille et répond : « ô reproche agreable ! » (même vers). La jeune femme meurt par excès de vertu.92

Maxime : §

Avant l’apparition de Maxime, Honorique dresse son portrait : « Maxime est eslevé par sa propre vertu » (vers 320), faisant de lui un homme bon. De plus, Isidore le qualifie de « Nostre souverain bien » (vers 374). Le jeune homme apparaît donc comme le contraire de Valentinian. C’est pourquoi Trazille l’appelle le : « Rival » (vers 71). Ce terme est ensuite repris quatre fois93 dans le texte, notamment par Valentinian, pour désigner Maxime avant qu’il n’entre en scène.

Maxime se positionne lui-même en tant qu’homme fort : « Je vays par un grand coup servir ma renomée » (vers 745). De même, lorsqu’il s’adresse à Isidore, il se comporte tel un chevalier désireux de la sauver : « Je ne sçaurois souffrir qu’un Tyran vous menace » (vers 1258).

Toutefois, cette audace le mènera à l’excès à son tour. Il va, sans s’en rendre compte, agir contre sa bien-aimée et provoquer sa mort. Trop tard, il s’exclame : « ô destin lamentable » (vers 1915).

***

Par conséquent, la caractérisation des personnages principaux de Gillet de la Tessonerie semble répondre à schéma de personnages types. Nous pouvons voir le protagoniste sous la forme d’un homme de pouvoir dont l’hubris94 sera fatal en Valentinian, l’héroïne victime de sa propre vertu en Isidore et enfin, l’antagoniste au pouvoir et l’amoureux transi en Maxime. Malgré la tension entre eux, un point commun les anime et justifie l’action : leurs passions.

Conclusion §

« Il reste encor d’autres choses que les doctes auront la bonté d’excuser, en considerant que s’il n’est rien de parfait en monde : je suis bien esloigné de faire un ouvrage sans defaut », écrit humblement Gillet de la Tessonerie à la fin de son adresse au lecteur.95 Ainsi, après notre lecture, pardonnons ses maladresses.

Gillet de la Tessonerie se place-t-il dans la lignée de la tradition théâtrale du XVIIe siècle dans laquelle il écrit ou s’en éloigne-t-il ? La plume du dramaturge oscille entre un respect des règles de la tragédie du XVIIe siècle et un écart de ces dernières.

Tout d’abord, La Mort de Valentinian et d’Isidore se présente comme une tragédie classique : pièce en cinq actes, écrite avec des alexandrins à rimes plates et faisant déambuler les personnages dans une unique pièce. L’intrigue se noue dès l’exposition autour d’un conflit politico-amoureux. De plus, la caractérisation de ces personnages répond à la représentation attendue de l’excès des passions humaines et de ses conséquences.

Toutefois, La Mort de Valentinian et d’Isidore, unique tragédie de Gillet de la Tessonerie, est influencée par la tendance au romanesque de l’auteur. Ceci se traduit par la présence de scènes à effets au caractère spectaculaire au sein de la pièce et également par les multiples rebondissements auxquels les personnages doivent faire face.

C’est pourquoi il semble impossible de trancher afin de donner une réponse sans équivoque. Ce paradoxe fonde la particularité de La Mort de Valentinian et d’Isidore où Gillet de la Tessonerie offre sa vision personnelle du théâtre du XVIIe siècle.

NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION §

Présentation du texte §
Description de l’édition §

Notre modèle de référence est l’édition originale imprimée de La Mort de Valentinian et d’Isidore de Gillet de la Tessonerie en 1648 à Paris par le libraire Toussaint Quinet. C’est 1 vol. de XVI-119 pages avec deux erreurs de pagination ; page 62 pour 72 et page 393 pour 93.

L’édition se présente sous la forme suivante :

[I] Page de titre : LA / MORT / DE / VALENTINIAN / ET / D’ISIDORE / TRAGÉDIE / À PARIS / Chez TOUSSAINCT QUINET, au Palais, / dans la petite Salle, souz la montée de / la Cour des Aydes / MD.C.XXXXVIII / AVEC PRIVILEGE DU ROY.

[II] Verso blanc.

[III-XII] Êpitre à monsieur de Caumartin, conseiller du roy en sa cour de parlement.

[XIII-XV] Adresse au lecteur.

[XV] Errata.

[XVI] Les acteurs.

1-118 La pièce en 5 actes.

[CXIX] Extraict du Privilege du Roy.

Les exemplaires §

Treize exemplaires de cette édition sont conservés dans le monde. Six sont en région parisienne :

  • Arsenal 4-BL-3501 (2)
  • Arsenal THN-9588
  • Richelieu 8-RF-6195 (4)
  • Tolbiac RES-YF-253
  • Mazarine 4° 10918-91/3

Après comparaison, nous avons remarqué une erreur de datation sur le frontispice de chaque exemplaire : il est inscrit MD.C.XXXXVIII au lieu de M.DC.XXXXVIII.

Il s’agit, pour la majorité, de recueils regroupant diverses œuvres théatrâles de la même époque. Seul l’exemplaire conservé à la bibliothèque Mazarine est un recueil exclusivement dédié à Gillet de la Tessonerie où l’on trouve, en plus de La Mort de Valentinian et d’Isidore, deux autres pièces du dramaturge : La Quixaire, tragicomédie (1640) et Le triomphe des cinq passions, tragicomédie également (1 642).

Les sept autres exemplaires sont dispersés à travers la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada :

  • Versaille Rés. Lebaudy in-4° 65
  • Rennes Rés. 42917
  • Oxford VET.FR.I.B. 199
  • British Library 86.i.l (6.)
  • Dublin OLS L-5-962 no.4
  • Harvard, Houghton *FC6 G4133 648m
  • University of California, Santa Barbara PQ1799.G37 M6
  • University of Alberta PQ1799 G37 M88 1648

Il existe une édition postérieure de 1656 imprimée à Lyon par le libraire Claude La Rivière, conservée à la Bibliothèque Nationale et dont la côte est RES-YF-3682.

Lors de notre consultation, nous avons remarqué que l’errata de 1648 a été supprimé et que les erreurs ont été corrigées selon les indications de Gillet de la Tessonerie. Alain Riffaud, spécialiste du théâtre imprimé du XVIIe siècle, indique que : « L’absence de l’auteur qui n’a pu voir et corriger les épreuves est un motif toujours ressassé96 » et que l’auteur peut alors témoigner de son regret dans son adresse au lecteur. Gillet de la Tessonerie explique dans l’avertissement qui précède sa tragicomédie L’Art de régner, ou le Sage gouverneur (tragicomédie, 1645), qu’il est retenu par son prochain ouvrage : « Pour toy Lecteur excuses les fautes de l’Impression que je n’ay pû corriger pendant que je donnois toutes mes veilles à l’ouvrage que tu verras cet hyver. »97 Or, il s’excuse également dans La Mort de Valentinian et d’Isidore : « Adieu, pardonnez les fautes d’impression qui sont exessives, et que je n’ay pû corriger pendant mon absence. » D’où la présence et la nécessité d’un errata –bien qu’il soit loin d’être exaustif, comme le montrent nos corrections.

À ce propos, une erreur importante s’est glissée dans cette ré-édition puisqu’un vers manque à la scène II de l’acte II (« Quand il m’est interdit de faire ce qu’il veut »), sans doute a-t-il été oublié par le compositeur.98 Nous savons par ailleurs que l’auteur était encore vivant puisqu’il meurt vers 1660, ce qui donne une certaine légitimé à cette édition et aux modifications apportées. Nous n’avons, malgré tout, pas conservé l’intégralité des changements entre l’édition originale et cette ré-édition ; nos choix sont précisés en notes de bas de page.

D’autres exemplaires de cette ré-édition sont gardés à :

  • Grenoble E.29129
  • Grenoble E.29130
  • Lyon 349947
  • Dublin OLS B-14-431
  • Turin C.SAN 514 In misc

Enfin, une traduction de La Mort de Valentinian et d’Isidore a été faite par le traducteur Hendrik Van Bracht en 1716 à Amsterdam. Un exemplaire de cette édition est également conservé à la Bibliothèque Nationale et sa côte est 8-YTH-69890. Ceci témoigne d’une certaine postérité de l’œuvre de Gillet de la Tessonerie.

***

Notre modèle de référence correspond donc à l’exemplaire de La Mort de Valentinian et d’Isidore conservé à la Bibliothèque Nationale et dont la côte est RES-YF-253.

Principes d’édition §
Les coquilles §

Nous avons donc corrigé les erreurs relevées par Gillet de la Tessonerie dans son errata. Toutefois, nos corrections ne s’arrêtent pas ici. Nous avons également relevé d’autres erreurs qui sont sans aucun doute, pour la plupart, de simples coquilles du compositeur. Ci-dessous, la liste des erreurs et de leurs corrections, présentée sous la forme suivante « numéro de la page ou numéro du vers : erreur », la correction étant lisible directement dans le texte :

[IV] : ‘infortune, la juster

[V] : lesqu’elles

[VI] : amertune ; l’amebelle

VII] : avecrepugnance ; songe

[VIII] : nay ; m’ensonge

[IX] : un

[XI] : en envoyons

[XI] ; [XII] : aâge

[XIII] : oune ; descrire ; n’y

[XIV] : apris

[XV] : prende ; remode

Page 1, rubrique personnage : Valentnian

vers 8 : despouvanter

vers 15 : nest

vers 30 : lestonne

vers 69 : cét

Page 6, didascalie : levent

vers 116 : coirre

vers 124 : cruautéü

vers 165 : m’estant

vers 171 : donnne

vers 216 : mirriter

vers 235 : lespoir

vers 300 : quil

vers 302 : Eracle

vers 307 : l honnenr

vers 317 : slevier

vers 336 : sont coullés

vers 337 : parler

vers 357 : une

vers 372 : J’enay

vers 380 : aimerey

vers 383 : rigeurs

vers 388 : chachots

vers 395 : peut el-le

vers 403 : estce

vers 404 : maimes

vers 442 : adveuture

vers 453 : somme

vers 472 : d amour

vers 474 : la causes

vers 475 : tu’ mas

vers 510 : veine

vers 523 : lombre

vers 556 : feignes

vers 576 : finj’obeis

vers 580 : dassassin

vers 648 : d amour

vers 689 : antreprenne

vers 704 : trénsport

vers 777 : un

vers 786 : ma

vers 787 : soubçonné

vers 789 : mont

vers 807 : faisiot

vers 819 : moublieray ; jusquicy

vers 851 : on

vers 860 : d un

vers 907 : delvoir

vers 911 : Atilla

vers 936 : apropos

vers 940 : c’este

vers 994 : enviois

vers 1020 : mordonne

vers 1024 : certaine ; nay

vers 1027 : nay

vers 1033 : nay

vers 1034 : qu’elle

vers 1035 : pourtraict

vers 1087 : mesmenciperay

vers 1100 : lame

vers 1104 : qu’elle

vers 1106 : sont fort mal

vers 1110 : et gloire

vers 1148 : qu’elle

vers 1154 : mont

vers 1165 : execive

vers 1174 : aumoings

vers 1191 : dadvouer ; nay

vers 1196 : nauthourise

vers 1198 : qu’elle

vers 1200 : n’y

vers 1224 : d’ouvient

vers 1227 : tabuse

vers 1231 : sonzelle

vers 1252 : nayés

vers 1254 : trensporte

vers 1279 : abendonne

vers 1290 : ma

vers 1295 : a fermit

vers 1298 : longes

vers 1304 : sesmancipant

vers 1322 : Cithe

vers 1332 : exitte

vers 1342 : qu’elle

vers 1355 : li’nnocence

vers 1362 : face

vers 1376 : naurays

vers 1391 : treuuuver

vers 1466 : qu’elle

vers 1482 : noze ; mevanger

vers 1527 : desus

vers 1539 : moings

vers 1555 : poityables

vers 1565 : emeje

vers 1574 : Seigneuuur

vers 1584 : la

vers 1593 : nobesse

vers 1599 : haisable

vers 1607 : demasles

vers 1610 : lay

vers 1627 : la faire

vers 1660 : lhonneur ; nay

vers 1661 : mourrirà

vers 1670 : qu’els

vers 1674 : port

vers 1694 : laime

vers 1698 : lameine

vers 1725 : d’esplairois

vers 1739 : meschauferont

vers 1758 : mavois

vers 1760 : marrachant

vers 1777 : deub

Page 110, didascalie : donet

vers 1811 : recepvoir

vers 1830 : fnyons

vers 1852 : veillés

vers 1862 : q’uelle

La ponctuation §

Il est important de garder en mémoire qu’au XVIIe siècle, la ponctuation avait une fonction principalement orale.99 Selon Furetière dans le Dictionnaire Universel (1690), les deux points servaient à indiquer soit le milieu d’un vers soit une pause pour reprendre haleine. De cette manière, la ponctuation au XVIIe était au service de la déclamation des vers, là où la grammaire moderne a fixé l’utilisation des deux points selon une fonction énonciative qui introduit un élément qui découle de l’énoncé précédent.100 Malgré tout, certains signes de ponctuation semblaient faux. Ci-dessous, la liste de nos corrections.

Avant correction :           Après correction :

[VI] : homme, avec     homme avec

vers 83 : aspect.     aspect,

vers 128 : main je, me     main, je me

vers 139 : Ah :      Ah !

vers 209 : est, mort     est mort,

vers 260 : Ah :     Ah !

vers 265 : extreme.     extreme ?

vers 642 : inevitable ?      inevitable,

vers 724 : Couronne      Couronne.

vers 817 : scavés, bien     scavés bien

vers 861 : Madame ?     Madame,

vers 948 : si, l’amour     si l’amour

vers 1055 : meurs ?     meurs !

vers 1073 : Madame ?     Madame

vers 1108 : Ah ! Seigneur     Ah Seigneur !

vers 1138 : espérer     espérer.

vers 1186 : repentir,     repentir.

vers 1206 : resolu qu’on     resolu, qu’on

vers 1224 : interest.     interest ?

vers 1357 : moy,     moy.

vers 1401 : assassin     assassin.

vers 1450 : naistre ?      naistre.

vers 1522 : larmes ?     larmes !

vers 1566 : Ah ?     Ah !

vers 1610 : Helas ? je     Helas je

vers 1663 : ame, s’en     ame s’en

vers 1723 : trompée ?     trompée,

vers 1777 : n’estoit, deu     n’estoit deu

vers 1820 : gouvernement     gouvernement,

vers 1888 : Ah :     Ah !

vers 1918 : funeste ? ; enuie ?     funeste. ; enuie.

L’orthographe §

Également, les règles d’orthographe que nous connaissons aujourd’hui n’étaient pas encore fixées. Toutefois, pour améliorer l’expérience des lecteurs de notre siècle (et les suivants, qui sait ?), nous avons opéré quelques modifications qui uniformisent le texte.

  • Nous avons déligaturé les esperluettes & pour les remplacer par la conjonction de coordination et.
  • Nous avons supprimé le tilde (qui signe une nasalisation) pour écrire la consonne nasale.
  • Nous avons supprimé la graphie β pour la remplacer par le ss moderne.
  • Nous avons utilisé la distinction moderne entre j et i ainsi qu’entre u et v ou encore f et s.
  • Nous avons rendu l’accent diacritique au pronom relatif (vers 219, 453, 504, 1076, 1231, 1242, 1286, 1472, 1570, 1606, 1629, 1720, 1765, 1830, 1885 et 1900), à la préposition à (vers 25, 33, 266, 392, 647, 754, 1098, 1099, 1105, 1155, 1219, 1232, 1253, 1289, 1365, 1560, 1593, 1630, 1642, 1682, 1686, 1695, 1793, 1910 et 1911) ainsi qu’à l’adverbe de lieu (vers 1235 et 1784). À l’inverse, nous avons supprimé l’accent sur la conjonction de coordination ou (vers 314), sur l’auxiliaire avoir a (vers 1192, 1193, 1214, 1476, 1537, 1736 et 1789) et sur l’article la (vers 285, 397, 1227 et 1817). De la même manière, nous avons supprimé l’accent aigu sur le e lorsqu’il n’est plus d’usage d’aujourd’hui (c’est le cas du déterminant cét à la page [XIII] et aux vers 30, 69, 366, 493, 551, 595, 703, 756, 765, 954, 1012, 1068, 1094, 1844 et 1887 et de l’article dés au vers 452).
Les anotations §

Toujours dans un souci de perfection de la lecture, nous avons défini les termes dont le sens a changé ou disparu. Si le terme est récurrent il est placé dans le lexique disponible à la fin de notre ouvrage et chaque occurrence dans le texte est alors signalée par un astérisque. En revanche, si le terme appartient à un domaine spécifique ou simplement s’il n’est pas répété dans le texte, sa définition est donnée en note de bas de page au moment de son occurrence.

Concernant les références historiques, le lecteur est prié de se référer à la partie qui leur est dédiée au sein de notre introduction générale.

La Mort de Valentinian et d'Isodore. Tragédie §

A MONSIEUR
DE
CAUMARTIN,101
CONSEILLER DU ROY
EN SA COUR DE PARLEMENT §

Monsieur,

Apres avoir entrepris ce Poëme, par l’ordre, d’une des plus aimables filles du monde, il est bien juste de ne le donner qu’à celuy que je connois pour un des plus raisonnables de touts les hommes.

Cét ouvrage ne debvoit tomber102, que des mains trop aimées, en celles qui ne me sçau-[IV] roient estre assés cheres et si quelque Passion, avoit droit de profiter du debris de mon amour, il falloit que ce fust l’amitié.

En effet je treuve peu de consolations, à l’infortune d’un Amant, s’il ne luy reste un sage et fidelle amy qui prenne le soing d’adoucir l’aigreur de ses pertes.

Il faut que l’ame, apres avoir contracté des atachements violents, s’entretienne par de douces bien-veillances, pour ne tomber pas du faiste103 au precipice ; et pour ne pas chercher la guerison de ses douleurs, dans le desespoir.

L’estime que nous avons pour les personnes, est une grande disposition, pour nous en faire aimer les conseils* ; et jamais la raison ne nous paroist plus belle, qu’alors que des mains cherisables, prennent le soing de l’ajuster pour nous donner plus d’envie de l’aimer et de la suivre.

L’esprit du sage est comme un Cube qui n’a point de face, sur laquelle il ne se puisse reposer, mais si quelque grand mouvement* [V] l’agite sans cesse, et qui roule sur ses angles avec trop de rapidité, il ne sera pas moings stable, que ce Cercle inconstant, qui sert de baze à la fortune.

Ainsi la confiance, la force, le courage*, la prudence, et la sagesse, sont des faces sur lesquelles nostre ame peut treuver son repos : mais il faut qu’un amy favorable, prenne le soing de luy marquer ce point de tranquillité et d’arester ce grand mouvement*, pour luy procurer une fermeté, qu’elle ne sçauroit se prescrire à soy-mesme.

C’est avec cette connoissance que je vous demande ces genereuses* consolations, que ma disgrace souhaitte de vostre prudence, et de votre amitié.

Je vous ay donné sur mon ame le pouvoir d’en user avec souveraineté ; c’est à vous de calmer ce grand trouble qui l’agite, et de luy desseigner une assiette ferme et constante, sur laquelle elle puisse rencontrer* la douceur qu’elle cherche.

Il n’est point de medecine, dont vous ne [VI] puissiés me corriger l’amertume, en exigeant de moy l’obeissance que je vous ay voüée, et les fortes inclinations que j’ay de vous plaire m’ayant fait treuver de la satisfaction dans les choses qui m’aigrissent, me feront souhaitter mon bien avec plus d’empressement : quand je confidereray qu’il doit estre vostre courage*.

Aussi qui pouroit se defendre d’honnorer avec ces beaux excés un homme, que l’on peut dire tout à fait aimable, ce ne vous seroit pas assés d’avoir l’ame belle, si sa beauté ne se faisoit remarquer sur vostre visage, et si ce miroir ne brilloit des lumieres que cette divine hostesse, luy comunique par sa reflexion.

Je sçay bien que c’est mal faire le panegirique104 d’un homme, que de le loüer par sa beauté, et que si Lipse105 dans sa politique, ne veut point, que l’on vante en un Prince la Poësie, la Musique, et ces autres qualités aimables : il sied mal de produire un grand homme avec des traits qui sont plustost l’appanage des femmes, que des grandes ames, [VII] aussi ne parlay-je, que de ces beautés masles, qui se decouvrent par une Phisionomie adventageuse, et qui font dire à Charon106 dans sa sagesse, que le visage est un Ecusson, où se voyent despeints par les differants quartiers, les Tiltres, et la Noblesse de l’ame, qu’elle a mis sur le frontispice de son Palais, pour aprendre qu’elle y fait sa demeure, et pour donner dés l’abort touts les hauts sentiments, que l’on doit avoir d’elle.

Pourquoy donc passer sous silence les beautés du front de l’edifice que je veux despeindre, et pourquoy ne vous rendre pas venerable à la posterité, par des marques ou la nature s’est peinée pour vous faire connoistre : et par des tesmoings d’autant plus irreprochables, qu’ils parlent sans pouvoir estre corrompus par la flaterie ou par la complaisence.

Je sçay bien que vostre modestie souffre ces verités avec repugnance : mais pour ne treuver point mes loüanges suspectes, songés auparavant que de m’escouter, si vous avés quel-[VIII]quefois recognu que j’aye vendu mon estime, si mon esprit par des sentiments mercenaires, s’est abaissé jusqu’à de serviles contraintes, et s’il s’est fait des violences qui fussent indignes des nobles eslevations d’un coeur genereux* ; Vous aurés plus aisement de la complaisance pour vousmesme, et croyrés avec plus de facilité le bien que je vous diray de vous, quand vous considererés que l’interest ne m’a jamais fait ouvrir la bouche, que je n’ay jamais vendu ma liberté à la fortune, et que la main qui vous presente cét ouvrage n’a point esté deshonnorée par les recompences, qui suivent d’ordinaire toutes ces Epistres dedicatoires je puis donc maintenant sans estre soupçonné de mensonge descrire ces rares qualités, qui vous ont rendu le suiet de mon admiration et j’advouë qu’il seroit mal aisé d’en faire le tableau, s’il falloit des couleurs, qui fussent aussi brillantes que l’objet qui me doit servir de modelle.

Il est peu d’hommes qui dans une grande [IX] jeunesse ayent pû combatre avec tant de force desprit, ces impressions dangereuses, qui par un sang bouillant, sollicittent la nature à des foiblesses, qui sont incompatibles avec les grandes ames.

Vous avés treuvé de la moderation dans les plaisirs ; de la temperance dans les voluptés, et du courage* dans ces nobles servitudes, où le respect et la nature nous engagent aupres de ceux de qui nous tenons la vie.

C’est un prodige de vous voir si peu d’age, et tant de vertus, de nous faire admirer une force d’ame extraordinaire en un corps si delicat, et c’est un sujet digne d’employer ma plume, de vous despeindre chargé des moissons de l’estude, et de vous faire voir riche de ces nobles recoltes, en un temps où les autres n’ont eu qu’à peine le loisir de semer.

Les entretiens familiers, et secrets que nous avons ensemble, vous ont fait parestre ce que vous estes. C’est dans sa maison que chacun ne se feint plus, et que quittant ces [X] gravités107 affectées, et ces contenances concertées dont il tasche de corriger ses defauts, il se monstre au dehors tel qu’il est au dedans, et se laisse dans sa famille conduire à son genie, sans le violenter par une contrainte qui luy seroit alors inutille.

C’est dans ces moments de retraitte, que j’ay pris plaisir à vous observer, et que je vous ay veu tousjours le mesme ; Vostre prudence n’a point eu de revolution qui se soit dementie, et dans les divertissements si je ne vous ay veu avec cette froide temperature, que vostre sagesse vous demande en allant au Pallais, au moings je n’ay jamais pû vous remarquer avec un enjoüement qui vous rendit incapable d’y retourner à l’heure mesme.

La lecture des bons livres, est le divertissement que vous prenés pour donner relasche aux desnouements penibles des affaires que vous voyés.    

Ces desmellés108 embarassants, et fascheux qui souvent font le suplice des juges, en fai-[XI]sant la condamnation des parties n’ont rien d’assés espineux pour vous effrayer, si vous concevés avec facilité, vous vous expliqués109 avec Politesse, et n’est jamais de ceux qui manquent de raisons, pour apuyer la justice : ou qui la rendent importune en soustenant la cause, par un flus de langue involontaire : et par une longue suitte de parolles inutilles.

Ne voullant descrire que les attributs qui vous sont particuliers, je ne veux point icy parler des personnes considerables, qui composent vostre famille, ny vanter les grandes charges, les honneurs, et les belles actions, qui les ont glorieusement signallés par toutte l’Europe, abhorrant la flaterie ; Je veux bien advoüer qu’il est des maisons illustres comme la voste : mais je ne puis celer qu’il n’est point d’homme à vostre âge, qui se puisse vanter d’estre aussi vertueux que vous ; Ce ne seroit pas toutefois assés de ce que nous en voyons, s’il ne nous restoit encor d’infaillibles presages, d’une grandeur [XII] plus esclatante, qui pour se faire parestre, n’attend plus que ces experiences, que l’on ne peut avoir que par les faveurs du temps, et l’inportunité des années. Alors les grandes charges vous esleveront en un rang, que vous scaurés acroistre par vostre prudence, et maintenir par vostre adresse. Nous nous verrons mettre en pratique, ces belles leçons de Politique, et de Morale, et si mon genie est assés fort, apres avoir chanté les triomphes de vostre jeunesse, pour publier les merveilles d’un âge plus consommé, je n’auray plus rien à desirer que la continuation d’une vie, qui me sera si chere, et l’occasion de vous tesmoigner par la perte de la mienne, à quel point je suis,

MONSIEUR,

Vostre tres-humble, et tres-obeissant, serviteur

GILLET DE LA TESSONERIE

     {p. XIII}

AU LECTEUR, §

Quelque-uns de nos Maistres ont rendu les misteres de la Poësie si communs, qu’un Escholier hors de la Grammaire, et qu’un Artisan par la lecture de quelques advis au Lecteur, veulent entrer dans nos secrets, et produisent au jour des ouvrages inutiles qui font deshonneur aux honnestes gens qui se meslent d’écrire : de sorte que pour ne point rendre raison aux ignorans de l’Hepizode de Valentinian, ny du fabuleux que j’ay meslé dans cet ouvrage, je leur declare icy que je ne veux, si j’ay failly demander ma grace, qu’à ceux qui sont capables d’instruire mon procés, ou ne dire mes raisons qu’à ceux dont je revere110 les ouvrages et les jugements.

L’HISTOIRE §

Valentinian fust tué par Maxime pour avoir forcé Isidore, et ce coupable Empereur estant mort, cette genereuse* femme, meurt d’un saisissement qui luy prend à la veuë de ce spectacle.

Je nay pas de beaucoup changé cette Histoire, puisque j’ay fait que Maxime tue Valentinian, et qu’ayant à rendre cet Empereur possesseur d’Isidore, pour empescher de rougir le Theatre, j’ay peint cette jouissance avec des couleurs honnestes et modestes.

     {p. XIV}

Pour Isidore en se voyant contrainte, de s’abandonner à Valentinian, estant circonvenuë111 par un stratagesme, ne souffroit elle pas une violence, dont Maxime avoit le mesme droit de punir Valentinian comme de rapt, et la parolle d’Isidore et de Maxime, ayant fait leur mariage, n’est-ce pas tousjours mettre ce Chevalier dans les mesmes ressentiments d’un mary ?

Pour la mort d’Isidore, l’Histoire veut qu’elle soit venuë d’un excés de joye, qui pourroit bien souffrir une interpretation tout autre que celle que l’on luy donne, puisqu’apres le coup funeste dont cette mal heureuse ressentoit un deplaisir mortel, elle ne pouvoit avoir beaucoup de joye ; sans qu’il luy restat quelque chose de la douleur dont elle estoit preocupée ; Mais je la donne en proye à touttes ces deux passions, qui se voulant establir avec trop de violence, se destruisent elles mesmes, en perdant le sujet, sur lequel elles vouloient exercer leur Tyrannie.

Je ne fais point sortir Isidore de son caractere, puisque je la peins genereuse*, et qu’avec la joye de se voir vengée, elle a le deplaisir de perdre celuy qui la vange, et meurt par l’exceds de ses passions.

Pour Maxime le poison que je luy fais prendre n’altere point l’Histoire, et l’estat auquel il reste n’empesche point qu’il ne puisse estre Empereur, puisque la langueur qui luy prend à la catastrophe de la piece, loing d’estre un effet de la mort n’est qu’une foiblesse plus causée par sa douleur, que par le venin lent, qu’il a pris dont on le peut guerir par du contrepoison, comme le declarent ceux qui l’em-[XV]meinent, qui l’eussent obligé d’en prendre, si son transport n’eust esté le maistre de sa raison, et ne leur eust deffendu de se servir de ce remède.

Il reste encor d’autres choses que les doctes auront la bonté d’excuser, en considerant que s’il n’est rien de parfait en monde : je suis bien esloigné de faire un ouvrage sans defaut, n’ayant encor acquis que le desir d’aprendre à les imiter. Adieu, pardonnez les fautes d’impression qui sont exessives, et que je n’ay pû corriger pendant mon absence.

LES ACTEURS §

{p. XVI}
  • VALENTINIAN,
  • Empereur de Rome.
  • ISIDORE,
  • fille aisnée de l’Empereur d’Orient.112
  • HONORIQUE,
  • soeur de l’Empereur.
  • TRAZILLE,
  • Chevalier Romain.
  • ALCIRE,
  • confidente d’Isidore.
  • ALBIN,
  • Romain.
  • MAXIME,
  • Chevalier Romain.
  • PHOCION,
  • Romain
  • OCTAVE,
  • Romains.
  • OLIMBRE,
  • COEUR DU PEUPLE ROMAIN.
La Scène est à Rome, dans une Salle, du Pallais de
Valentinian.

ACTE I §

[A, 1]

SCENE PREMIERE §

VALENTINIAN, HONORIQUE, TRAZILLE113

VALENTINIAN

Quoy qu’il en soit, ce songe est de mauvais presage,
Et l’on void à travers de sa confuse image
Un celeste rayon qui me vient esclairer
Au bord du precipice afin de m’en tirer.
5 Toutes ces visions114 sont des langues secrettes
Qui du courroux* des Dieux me servent d’interpretes,
Et quoy que vous disiez, afin de me flatter               [A, 2]

TRAZILLE

Les songes.

VALENTINIAN

          Ne faits point de discours inutilles,
10 Je sçai ce qu’en ont dit et creü les plus habilles,
Mais ces croassemens115 de funestes Oyseaux,
Ces feux* dedans les airs, ces desbordements d’eaux,
Et ces seditions* frequentes et publiques,
Servent de caution à mes terreurs paniques :
15 Ce n’est pas toutesfois qu’en estant menacé,
Je manque d’achever ce que j’ay commencé,
Non, de quelque façon que les Dieux m’intimident
Je suivray le sentier où mes plaisirs me guident,
Et j’iray sans trembler seul maistre de mon sort,
20 Affronter mon destin dans les bras de la mort.

TRAZILLE

     (À Honorique.)
Quel peut estre ce songe, est il dont si Terrible,

HONORIQUE

Trazille il est facheux.

VALENTINIAN [A, 3]

          Trazille il est horrible.
Et si ma soeur vouloit t’en faire le recit.

HONORIQUE

Moy Seigneur.

VALENTINIAN

Ouy dis luy comme je te l’ay dit.

HONORIQUE

25 À peine l’Empereur avoit clos la paupiere
Lors que se croyant voir tout couvert de lumiere,
Qui comme un prompt esclair à l’instant disparut,
Il s’escria fort hault que l’on le secourut,
Mais tirant les rideaux et ne voyant personne
30 Cet abandonnement le surprend et l’estonne*,
D’autant plus qu’on respond à ses commandemens
Par de tristes souspirs et des gemissemens,
Alors saisy d’effroy tout à coup il luy semble
Que la teste luy tourne ou que le Palais tremble,
35 Mesme contre sa porte, on frappe de grands coups,
Puis il voit aussitost en tomber les verroux,
Et comme si l’Enfer eust entre ouvert son goufre
Il sent des puanteurs de Bythume et de souffre,
Et voit entrer un mort à la lueur d’un feu*
40 Qui rendant un faulx jour tout jaunastre et tout bleu,
Esclairoit les objets d’une couleur funeste.
Lors… [A, 4]

VALENTINIAN

(Se resveillant de sa melancolie.)
     Tu t’en souviens mal, n’acheve pas le reste.
Ce phantosme entrant donc d’un maintien irrité
Traisnoit à longs replis un drap ensanglanté,
45 Et cent gros neuds rempans d’une chaisne pesante
Faisoient par intervalle un bruit plein d’espouvante,
Lors que s’entrechoquant au point qu’il advançoit,
Courbé de soubs le fais, luy mesme en fremissoit.
En ce triste équipage il approche ma couche,
50 Et d’une main glacée ayant fermé ma bouche,
D’une autre descharnée il me serre le bras,
Et l’ayant arraché par force hors de mes draps
Dessus son estomach le met avec furie,
Mais je n’y rencontray* que de la chair pourie,
55 Et pour surcroist d’effroy ce Phantosme inhumain
M’a laissé tout sanglant son coeur dedans la main.
A ce coup impreveu rappellant mon courage*
J’appuiay fortement mes yeux sur son visage,
Et vis confusement des traits deffigurez
60 Qui dépeignoient Maxime à mes yeux esgarez,
Alors d’un ton farouche et d’une voix cassée
J’ay pery, m’a t’il dit par ta flame* insensée,
Tu m’as volé mon coeur, mais tu m’en respondras,
Garde le bien, Tyran demain tu le rendras.
65 Là dans le tourbillon d’une espaisse fumée
Cette ombre a disparu ma porte s’est fermée, [A, 5]
Et pressé des efforts d’un battement de coeur
Je me suis esveillé tout trempé de sueur,
Cherchant encor cette116 ombre avec un oeil Timide,
70 Et demeurant surpris de me voir la main vuide.

TRAZILLE

Tandis que vous aurez un Rival dans l’esprit
Dont l’insolente image à toute heure l’aigrit,
Vous ne pouvez, Seigneur, songer à d’autre chose.

HONORIQUE

Il feroit beaucoup mieux d’aller droit à la cause,
75 Et ployant117 Isidore à d’honnestes desirs,
Ne faire plus de songe, ou songer aux plaisirs
Elle dont l’on ne sçait quelle fust la naissance
Et qu’un Grecq adoptant dés sa plus tendre enfance,
Combla de trop d’orgeuil en rompant ses liens
80 Et mourant sans enfans l’enrichit de ses biens.

VALENTINIAN

Quoy la violenter ?

HONORIQUE

     Et quoy, souffrir tout d’elle ?
Ah ! Qu’elle est arrogante. Ah : Qu’elle est.

VALENTINIAN

(En se levant.) [A, 6]
          Qu’elle est Belle !
Et qu’il est difficile à son Divin aspect,
D’esteindre son amour et d’estre sans respect,
85 Quoy que je me propose, et quoy qu’elle me face
En tout temps sa vertu luy respond de sa grace,
Et l’a persuadée en choquant* mon pouvoir
Que pour luy pardonner il ne faut que la voir,
Ouy mon ressentiment quelque grand qu’il puisse estre,
90 Respectera tousjours celle qui l’a fait naistre,
Et ne me permetra de vanger mes douleurs
Qu’en forçant ses beaux yeux de voïr couler mes pleurs.
En vain donc je luy veux tesmoigner ma colere
Puisque mes passions apprennent à luy plaire,
95 Et ne luy font paroistre un excez de courroux*
Que pour luy mieux monstrer la force de ses coups.
O folle passion ! O foiblesse honteuse !
Qu’Isidore est cruelle. Ah : Qu’elle est vertueuse,
Et que mal à propos je serois irrité
100 Puis qu’en fin sa vertu fait sa severité*.
O vous qui me voyez en ces trances118 mortelles,
Qui connoissez ma honte et qui m’estes fidelles,
Je sçay que vous souffrez aussi par sa rigueur
Puisqu’elle faict trainer vostre hymen en langueur,
105 Ne pouvant couronner vostre immortelle flame*
Parmy les embarras qui sont dedans mon ame,
Mais je le veux haster119 ce moment bien heureux, [A, 7]
Et pressé d’un esprit ardent et genereux*,
Je l’envoye querir cette belle orgueilleuse
110 Afin de la contraindre à vivre plus heureuse,
Partageant avec elle, et le bandeau Royal
Et le Spectre d’Eudoxe120 et son lict nuptial
Je sçay que vous voyez avec un peu de hayne
Cette ingrate Beauté dont je faits vostre Reine
115 Mais pour l’amour de moy quand vous luy parlerez
Je veux croire qu’au moins vous dissimulerez,
Et sans luy reprocher naissance ny.

HONORIQUE

          De grace.
Que vostre Maiesté quelque choix qu’elle face,
Tienne pour asseuré* que nous le reverons,
120 Et que sans repugnance enfin nous le verrons,
Mais si quelque regret nous fait ouvrir la bouche
C’est celuy de vous voir adorer une souche121,
Dont l’insensible humeur respond à vos bontez.
Par d’aveugles mespris et par des cruautés.

TRAZILLE

125 Et tout cela, Seigneur, à cause de Maxime.

VALENTINIAN

En effet ce rival rend sa rigueur un crime,
Mais ! ô chers confidents, je suis las d’en souffrir, [A, 8]
J’ay le remede en main, je me sçauray guerir,
Et sortant mal content de cette conference
130 Il faut que je la traite avec indifference,
Il la faut oublier, il la faut abhorer,
Il faut se vanger d’elle. Il la faut adorer,
(Il voit entrer Isidore.)
Et de quelque façon que sa rigueur me traite
Songer qu’elle est ma Reine et non pas ma subjette122.
135 Je ne suis plus à moy de grace laissez nous,
Et m’espargnez l’affront de rougir devant vous,
Puisque dans les transports* que mon amour me donne
Mes pleurs dementiront les droits de ma Couronne.

SCENE II §

VALENTINIAN, ISIDORE

ISIDORE

(Voyant Valentinian presque à genoux.)
Ah ! Seigneur.

VALENTINIAN

     C’est ainsy que l’on parle à ces Dieux.
140 Et c’est aussi comme eux qu’il faut traitter vos yeux ;
Ces charmants ennemis. Ces cruels adorables
Ayans faits tous mes maux sont d’illustres coupables,
Et respectant leurs coups bien loing d’en murmurer [B, 9]
Sy rigourueux qu’ils soient il les faut adorer,
145 Mais vous vous destournez beaux autheurs de ma flasme* :
Celestes ennemis du repos de mon ame,
Vous qui m’avez reduit en l’estat où je suis,
D’un regard seulement soulagez mes ennuis* :
Percez jusqu’en mon coeur et chassez ces tenebres
150 Qui le donnent en proye à des objects funebres,
Et ne l’entretenant que d’horreurs et de morts
Le pressent de songer à de derniers efforts,
Dans la sombre fureur* dont mon ame est esprise
Je ne demande rien que l’honneur n’authorise,
155 Le feu* qui me consomme123 est plus pur que le jour,
C’est un ardent respect, un violent Amour :
Un fort attachement par qui l’ame enflamée
Ne se peut separer d’avec la chose aymée,
Et s’abandonnant toute à son ravissement
160 Semble agir quelquefois avec desreiglement,
Aussy quand sa fureur* commance à vous desplaire
Vous pouvez d’un regard dissiper ma colere,
Et chasser de mon coeur la noire impression,
Par où mes sens voudroient troubler ma passion,
165 Mestant leur interest au feu* qui me devore
Par l’espoir d’un plaisir sans qui je vous adore.
Vous le pouvez connoistre, O trop charmant objet,
Je puis parler en Prince, et je parle en sujet,
Vous m’outragez sans cesse et je nose me plaindre,
170 Je vous prie à genoux quand je puis vous contraindre, [B, 10]
Je vous donne mon coeur apres m’avoir charmé
Et pour tant de faveurs je ne veux qu’estre aymé.

ISIDORE

Seigneur, mesnagez mieux une faveur indigne,
Et gardez vostre coeur puisque j’en suis indigne,
175 Ces biens que vous m’offrez ont de puissans appas*,
Mais si puissans qu’ils soyent ils ne m’esmeuvent pas
Ces pompeux ornemens de la grandeur Royale
Tous ces ardents soupirs que vostre flame* exhale,
Ces discours obligeans, ces respects assidus,
180 Tant d’inutiles soings et de moments perdus,
Et ces precautions dont vostre amour me flatte
Ne vous peuvent servir que pour me rendre ingrate,
Et vous donner sujet de vous plaindre de moy,
Qui ne respecte en vous ny bienfaicteur ny Roy,
185 Aussi ne tentez plus une chose impossible,
Ce n’est plus qu’aux ennuis* que mon ame est sensible,
Et les plus doux plaisirs et les plus innocents
Ont perdu pour jamais l’empire de mes sens,
Souscrivant aux rigueurs des coleres celestes
190 Mes yeux ne s’ouvrent plus qu’à des objets funestes,
Ces soupirs que je pousse avecque passion
Sont les consolateurs de mon affliction124,
Et font un beau meslange où je trouve des charmes,
Quand leurs tiedes vapeurs se meslent à des larmes,
195 Bref pour nous espargner des discours superflus [B, 11]
Seigneur, j’aimay Maxime et Maxime n’est plus,
Un vertueux amour l’eschauffant de ses flames*
D’une estrainte immortelle attacha nos deux ames,
Et par un ascendant plein de divins efforts
200 Fist vivre l’une en l’autre et deux coeurs en un corps :
Maintenant que le Ciel veut qu’elles se preparent
De se suivre aux Enfers ou qu’elles se separent,
Plustost que de souffrir qu’il rompe un neud si beau
Mon ame suit la sienne en l’horreur du Tombeau,
205 Et se reunissant avec ce qu’elle estime
N’a plus de soing d’un corps que la douleur anime,
Et le laissant sur terre attendra que la mort
Acheve en le frapant la gloire de mon sort,
Helas ! Maxime est mort, mon amour en est cause,
210 Vous le sçavez, Seigneur, et n’en dis autre chose.

VALENTINIAN

Hé quoy me croyriez vous coupable de sa mort
Ah ! ne me faites pas un si sensible tort,
Vous sçavez qu’ayant craint que sa jalouse rage
Ne troublast l’heureux jour de nostre mariage
215 L’ayant tousjours aymé je le fis arrester
Pour le mettre en estat de ne pas m’irriter,
Mais que se voulant perdre, ou se voulant voir libre,
Il s’est précipité luy mesme dans le Tybre,
D’où plus d’un mois apres en un bord escarté
220 Ses gens l’ont treuvé mort et vous l’ont rapporté. [B, 12]

ISIDORE

Helas en quel estat estoit ce miserable,
Son corps enflé de l’eau n’estoit plus connoissable,
Luy qui de mille attraits estoit tousjours paré,
De mile traits mortels estoit desfiguré,
225 De sorte que les yeux de ceux qui l’ont fait naistre
Sans la taille et et le poil n’auroient peu le connoistre.
Helas.

VALENTINIAN

     De son destin les Dieux seroient jaloux,
Il est mort trop heureux estant aymé de vous,
Tout plein de vostre amour son trepas fit sa gloire,
230 Et son dernier souspir fut un chant de victoire.
Pour moy qui presuppose au coeur des vrais Amans
La vive expression125 des plus beaux sentimens,
Et qui tiens que pour plaire à la chose adorée
Il faut une vertu tout à fait espurée,
235 Je pense que l’espoir et les possessions126,
N’ont pas droit de flatter de belles passions,
Puis qu’un grand coeur fuyant toutes les recompences
Ne cherche ses plaisirs que dedans les souffrances,
Et treuvant dans soy mesme un prix à sa vertu
240 Triomphe des desirs dont il est combatu,
Et prefere aux douceurs dont tout ame est charmée [B, 13]
La gloire de mourir pour la personne aymée.
Ah ! Divine merveille un peu plus de bonté
Ou sy la haine fait vostre severité*,
245 Et vous deffend d’ouir un discours legitime
Souffrez-le pour le moins en pensant à Maxime,
Et songeant qu’autrefois dans ces transports* naissans
Sa vertu se servoit de semblables accents,
Et vous persuadoit par ce mesme langage
250 Que de sa passion est la vivante ymage.
Enfin pour obtenir un rayon de vos yeux
Sans offencer l’amour d’un rival glorieux,
Cherchez dans mes regards cette brulante flame*
Que les liens à toute heure allumoient dans vostre ame,
255 Et dites en voyant mes fers* d’un oeil plus doux,
C’est ainsy qu’il pleuroit estant à mes genoux.
Ah : bienheureux rival

ISIDORE

     Ah : c’est trop me confondre,
Seigneur ces tristes pleurs pourront mieux vous respondre,
Vous les avez esmeus : Vous les debvez souffrir.

VALENTINIAN

260 Ah ! je meurs de douleur.

ISIDORE

          Que n’en peut on mourir,
Maxime me verroit sur le rivage sombre [B, 14]
D’un repos eternel consoler sa belle ombre.

VALENTINIAN

He quoy vous me quictez au fort de mes douleurs.

ISIDORE

Quel plaisir prenez-vous à voir couler mes pleurs ?

VALENTINIAN

265 Quel espoir donnez vous à mon amour extreme ?

ISIDORE

Je n’ay rien à donner n’estant plus à moy mesme.

SCENE III §

VALENTINIAN, TRAZILLE, HONORIQUE

VALENTINIAN

He bien avez vous veu comme elle m’a traité.

HONORIQUE

Nous esperions de vous moins de facilité.

VALENTINIAN [B, 15]

Peut on estre cruel à de si belles larmes,
270 Et peut-on resister où commandent ces charmes ?
Certes je me suis veu cent fois dessus le point
De luy tout descouvrir127 pour ne l’affliger point,
Et de chasser l’ennuy* dont elle estoit atteinte
Renonçant aux effets d’une importune feinte.

HONORIQUE

275 Sy vous luy descouvrez128 que Maxime est vivant
Vous vous flatez, Seigneur, d’un espoir decevant*,
De croire que jamais son esprit se flechise,
Et que de son bon gré votre hymen s’accomplisse.

TRAZILLE

Tandis qu’elle aura lieu d’esperer son amant
280 Vous ne devez, Seigneur, esperer nullement,
Mais sy le croyant mort, et le mal sans remede
Vous n’avez qu’à flater la douleur qui l’obsede,
Et combattre l’ennuy* qui reigne dans son sein,
Vous verrez que le temps est un grand medecin,
285 Puisque donnant secours au dueil qui la desole
Il faudra qu’à la fin son ame s’en console.

VALENTINIAN

Aussy cette raison m’a t’elle retenu
Au point d’advouer tout d’un esprit ingenu, [B, 16]
Pressé d’une tendresse à nulle autre semblable
290 Mais enfin sa douleur paroist inconsolable,
Et je ne pense pas que je puisse jamais
Voir d’un heureux succez payer tant de bienfaits.
Quoy qu’il en soit, ma soeur je te suis redevable
D’avoir à ma fureur* soustrait ce miserable.

HONORIQUE

295 Craignant d’un peuple esmeu le zelle sans pareil
Plustot que par pitié j’en donnay le conseil*.

VALENTINIAN

Mais puisque cette feinte est encore necessaire
M’asseurant* que le temps pourra me satisfaire,
Pour tenir donc Maxime icy secrettement
300 Treuve bon qu’il demeure en ton appartement,
Et qu’ostant tout soupçon qu’on auroit de sa vie
Il ne voye qu’Heracle129 en qui seul je me fie.
Pour moy je vais haster par un dernier effort
Apres tant de travaux* ou ma gloire ou ma mort,
305 Mon mal est dans sa crise, et je sens dans mon ame
Des violents transports* de colere et de flame*,
D’autant plus que l’honneur appuyant mes desseins*
Ne permet la contrainte où les respects sont vains.
Amour, c’est trop souffrir, viens tout brillant de gloire
310 Vanger tes interests et chanter ma victoire.
(Il sort.)

TRAZILLE {p. C, 17}

Par le sang d’un rival, vous pouriez mieux.

HONORIQUE

          Seigneur,
C’est parler de Maxime avecque trop d’aigreur :
Et vous m’obligerez de donner à mon frere
Des sentiments moings bas, ou de le laisser faire.

TRAZILLE

315 Tels que130 soient mes conseils* ne les condamnez pas,
Lors que vous m’abaissez mes sentiments sont bas,
Mais si vous m’esleviez aussi haut que Maxime
Madame, ils paroistroient d’un air plus magnanime.

HONORIQUE

Finissons ce discours tant de fois rebattu,
320 Maxime est eslevé par sa propre vertu.

TRAZILLE

Et je suis abaissé par sa bonne fortune.

HONORIQUE

Enfin.

TRAZILLE {p. C, 18}

     Vous le souffrez, et je vous importune :

Mais au moing trouvez bon que je m’en plaigne à vous.

HONORIQUE

Ce soupçon n’est l’effet que d’un esprit jaloux,
325 Et de peur qu’à la fin sa suitte ne m’estonne*
Vous mesme treuvez bon que je vous abandonne.

TRAZILLE

     (Bas.)
Va, va, le Throsne seul a faict ma passion,
Et veut que je t’immolle à mon ambition.

Fin du premier Acte

ACTE II §

{p. C, 19}

SCENE PREMIERE §

VALENTINIAN, ISIDORE, sortant du cabinet

VALENTINIAN

Vous faites bien, madame, et c’est avec justice
330 Que vos severités* veullent que je perisse,
Ce grand abaissement est indigne de vous,
Vous rougissés de voir un prince à vos genoux,
Et ne pouvez souffrir dans l’orgueil qui vous brave
La qualité d’espoux avec celle d’esclave.
335 Hé bien il faut vouloir tout ce que vous voulés,
Et quittant ces genoux où mes pleurs ont coullés
Vous parlez de mes feux* d’un plus ferme langage
Et vaincre vos fiertés avec plus de courage*,
Retenir des soupirs que vous desapreuvés,
340 Avoir des sentiments qui soient plus eslevés,
Donner à vostre orgueil une illustre matiere {p. C, 20}
Respondre noblement à vostre humeur altiere*,
Et de desubs mon Tronne ayant la foudre en main
N’expliquer mes desseins*, qu’en Empereur Romain :
345 Aprés tant de mespris ma patience est lasse,
Je doibs me satisfaire, et non demander grace :
Et vous faisant rentrer dedans ce cabinet
D’où mon peuple vous voit sortir avec regret,
Au moment qu’il espere une heureuse journée
350 Du mutuel acort d’un pompeux Hymenée,
Vous contraindre à donner vostre consentement
Achevant malgré vous vostre Couronnement,
En vain vous m’alégués qu’Eudoxe131 estant vivante
Par ce second Hymen ma perte est evidente.
355 Guerissés vostre esprit d’une semblable erreur
THEODOSE132, n’est plus et je suis Empereur,
EUDOXE133 que le Ciel garde pour un autre homme
Est dans Constentinopple et vous estes dans Rome,
Et ce qu’on dit D’URSACE134, et d’elle dans ma cour
360 A rompu tous liens, et d’Hymen et d’amour :
Ne croyés pas pourtant que ce soit inconstance
Alors que je la quitte et parle de vengeance :
Non, non, vous sçavés bien que pressé de vos coups
Avant que de la voir je vivois tout à vous,
365 Et qu’aux raisons d’estat sacrifiant ma vie
J’accorday cet hymen pour plaire à Placidie135,
Enfin ne craignés rien et rentrés…               {p. C, 21}

ISIDORE

               A ! Seigneur.
Comment parler d’amour et mourir de douleur.

VALENTINIAN

Et comment voulés vous moymesme que je vive
370 Sans espoir de guerir d’une ardeur excessive.
J’en ay trop enduré…

ISIDORE

               J’en ay bien plus souffert.

VALENTINIAN

Un Trosne offence t’il alors qu’il est offert ?

ISIDORE

Ouy quand fermant les yeux à toutte la nature
Nostre souverain bien est dans la sepulture.

VALENTINIAN

375 Ah ? c’est trop repeter un discours ennuyeux*.

ISIDORE

Il choque* vostre oreille, et vous blessés mes yeux,
Enfin puisqu’il est temps de ne se plus contraindre,
Appelle tes bourreaux je suis lasse de feindre :
De tous les mouvements* de ton injuste erreur, {p. C, 22}
380 Tyran, je n’aimeray que ta seulle fureur*,
Qu’elle passe à l’exes, et sy tu veux me plaire
Fais que le chastiment responde à ta collere,
Et qu’ayant des rigueurs qui facent tout fremir,
J’en souffre le spectacle et l’effet sans blesnir
385 Tu m’aimes mais apprens que les fers* et les flames*
Qu’un noir demon destine au supplice des ames,
Les Vaultours, les Dragons, les Hydres136, les Serpents,
Et des sombres cachots, touts les monstres rempants :
Les discordes, l’efroy, le meurtre, les furies,
390 Le desordre, l’horreur, la mort, les barbaries :
Et tout ce que l’Enfer a de plus odieux,
Est beaucoup plus que toy suportable à mes yeux :
Que devient ton couroux* ton ame s’endort-elle
Ayant tant de matiere à paroitre cruelle,
395 Quand on parle de sang, peut-elle sommeiller,
Un meurtre la demande il la faut esveiller :
Barbare tire la d’un repos letargique
Et viens la divertir d’un spectacle tragique,
Les seulles cruautés te peuvent reussir
400 Tu cesses d’estre aimable en voullant t’adoucir,
Et ternis en laissant mes fautez impunies
Un concours esclatant de longues tyrannies,
En est ce dire assés, Tyran finis mon sort,
Tu m’aimes, je te hay cent fois plus que la mort.

VALENTINIAN {p. C, 23}

405 Helas qu’avés vous dit : Belle et sage Isidore,
Pourquoy hayssés vous celuy qui vous adore ?
Loing de vous emporter à cette extremitté*,
Alors qu’en vous parlant je me suis emporté,
Aux efforts viollents du feu* qui me devore
410 Vostre insigne* bonté debvoit137 souffrir encore,
Et tenir asseuré* qu’enfin je reviendrois
Prier avec respect celle que j’adorois.
Sçachant que mon dessein* n’est pas de vous deplaire
Que ne vous riés vous de toutte ma colere ?
415 Et quand je menaçois ne sçaviez vous pas bien
Apres avoir tout dit que je ne ferois rien,
Et qu’enfin vous sçauriez en pouvant toute chose
Destruire d’un regard tout ce que je propose.
Ah ! Dieux que ce reproche a pour moy de rigueur,
420 Que ce discours a mis d’espines en mon coeur,
Que j’ay peine à chasser ces images sanglantes
Et d’oublier enfin ces parolles picquantes.138
Mais, au moings dites moy ce que je vous ay fait
Pour avoir trop d’amour est ce un si grand forfait,
425 Pour n’estre pas aymé suis je tenu coupable ?
Ou suis-je criminel pour n’estre pas aymable ?
Parlés donc ma Princesse, et dites moy pourquoy
Les monstres de l’Enfer vous plairoient plus que moy.

ISIDORE {p. C, 24}

Te faut il declarer le sujet de ma haine,
430 Est il temps de parler, Tyran, je suis Romaine :
La Grece que l’on croit qui m’a donné le jour
Me sert pour mieux cacher mes desseins* en ta cour,
Et pour te justifier avec plus d’avantage
Quelqu’un de qui le bras, seconde mon courage* :
435 Tous mes peres sont morts, dans un si beau dessein*,
Et l’ont avec le sang fait passer en mon sein :
Et c’est pour ce sujet que ton pere Constance139,
Pour esteindre ma race au point de ma naissance,
Ordonna qu’on me mist à la mercy de l’eau
440 D’où par miracle un Grec retira mon berceau,
Et me faisant aprés nourrir dans sa famille
M’aprist cette adventure, et de qui j’estois fille,
Le nom de Scipion140, gravé secretement,
Au dessubs de mon coeur, en traits de diament :
445 Et les clartés que j’ay du temps et des affaires
Beaucoup mieux que ce Grec m’ont dit quels sont mes peres.
Moy qui n’ay pu jamais entendre sans horreur
Ces noms de Souverain, de Maistre et d’Empereur,
Et ne sçaurois souffrir que la Royne du monde141
450 Produise à son Tyran, le sang dont il l’inonde :
L’instinc que nous prenons des lieux d’où nous sortons
M’aprend bien que je sors des filles des Catons142,
Et par l’abaissement des siecles où nous sommes
Je voy que Rome est morte avecque ces grands hommes     {p. D, 25}
455 Puis qu’aux fers* des Tyrans chacun donnant les mains
Pour la resusciter il n’est plus de Romains,
Ces suittes d’Empereurs que le temps justifie,
N’ont esté souverains que par la Tyrannie,
Et nostre liberté depuis un siecle entier
460 Est lasse de gemir, et ne peut plus crier :
Ce sont des verités que je t’aurois cachées
Si ce grand desespoir ne les eust arrachées,
Pour aigrir ton courage*, et t’oster le dessein*
De prendre une moitié pire qu’un assassin,
465 Qui comme une furie entrant dedans ta couche
Te voudrois estouffer les soupirs en la bouche,
Et de ses propres mains t’ayant ouvert le flanc
Deschireroit ton coeur, et boiroit de ton sang.

VALENTINIAN

Hé ! quoy pour moy ta haine est donc enracinée ?
470 Et c’est pour mon malheur avec toy qu’elle est née ?
Mais je la veux corrompre à force de bienfaits,
Et d’un excés d’amour te donner tes effets.
Certes je suis confus d’avoir apris ces choses
De descouvrir ta haine et d’en sçavoir les causes143,
475 Ta naissance m’estonne*, et ce que tu m’as dit
Me fait encor fremir et me rend interdit*.
Mais c’est trop balancer où l’amour est extreme
Puisqu’il faut en t’aymant renoncer à soy mesme,
Oublier les grandeurs et n’en attendre rien,               {p. D, 26}
480 Tu seras desormais et ma gloire et mon bien,
Insensible aux presens que la fortune donne
Ce n’est que de tes mains que je veux la Couronne,
Et quand par mes soupirs j’auray pu la gagner
Si ce n’est sur ton coeur je ne veux plus regner.
485 O ! nobles sentiments d’une ame genereuse*,
Appuyez les transports* de ma flame* amoureuse,
Monstrés moy que l’amant doit pour l’objet aimé
Tout donner aux ardeurs dont il est consommé,
Et ne rien conserver de ces ames vulgaires
490 Qui veullent des faveurs qui ne leur coustent gueres.
Ouy, pour te posseder je renonce à mon rang,
J’abandonne mon Tronne et donnerois mon sang,
Cet amour viollent dont je ne suis plus maistre
Par mille beaux excés se veut faire connaistre,
495 Et pour faire un miracle en t’unissant à moy
M’oblige de descendre afin d’aller à toy.
Use donc de tes droits et change en respublique
Les ordres souverains d’un estat Monarchique,
Que par toy Rome soit dans son premier estat,
500 Rends luy sa liberté rapelle le Senat,
Et que dans l’Orient sa gloire restablie
Face craindre aux Tyrans les peuples d’Italie.
Ma Couronne est à toy garde la s’il te plaist,
Ou la foulle à tes pieds toutte riche qu’elle est,
505 Tu ne sçaurois souffrir Rome dans l’esclavage,
Tu veux je m’y mette et que je l’en desgage,     {p. D, 27}
Mais pour rendre ton nom fameux en l’Univers
Viens masservir toy mesme et va rompre ses fers*.

ISIDORE

Ah ! ne me flate pas de tant de complaisance,
510 Je ne m’abuse pas d’une vaine aparence.

VALENTINIAN

Moy ne te tenir pas ce que je te promets,
Ah ! que plustost le Ciel me punisse à jamais.

ISIDORE

Mais ce n’est pas assés pour flechir mon courage*
Si tu veux m’acquerir fais encor davantage,
515 Punis toy du passé, despouille toy des biens
Et rends tant de tresors pris à tes Cytoiens,
Rapelle du Tombeau ceux que ta Tyrannie,
Ou ton injuste amour ont privé de la vie,
Maxime qui pour estre à soy mesme inhumain,
520 Pour immoler ton sang me refusa sa main,
Lors qu’exillant Eudoxe144 une esmeutte publique
Alloit faire cesser ton reigne Tyrannique,
Luy dont l’ombre sanglant m’accusera là bas
D’avoir esté par toy cause de son trepas.
525 Ah ! ce funeste objet rentre dans ma pensée,
Et d’une froide horreur mon ame en est glacée.

VALENTINIAN {p. D, 28}

Si ce n’est pas assés de renoncer à soy,
D’abandonner ma gloire et mon tronne pour toy,
De m’accabler de fers* en les ostant à Rome
530 Et d’un grand Empereur vivre comme un autre homme,
D’oublier mon repos contre toutte raison,
Me despouiller de biens et perdre ma maison,
Si ce n’est pas assés, belle et chaste Isidore,
Pour preuver son amour à celle qu’on adore,
535 Il faut passer plus outre, et par de grands efforts
Rapeller le passé, ressusciter les morts,
Forcer les Elements, et dans cette advanture
Ayant vaincu la mort confondre la nature.
Le Ciel qui veut aider les bons desseins* que j’ay
540 Est prest de tesmoigner que j’en suis protegé,
Et veut d’un grand miracle et de ses mains puissantes
Apuyer les effets de mes vertus naissantes :
Promets moy seulement d’avoir un peu d’amour,
Et Maxime viendra des tenebres au jour,
545 Mais las s’il revivoit quoy que tu me promettes,
Tu bruslerois encor de ses flames* secrettes.

ISIDORE

Ah ! que n’est-il possible en cette extremitté*,
Tu verrois jusqu’où va ma generosité*,
Et tu reconnoistrois la force de mon ame.

VALENTINIAN {p. D, 29}

550 Pour le ressusciter promettés donc, Madame,
J’entendray prononcer cet Oracle à genoux
Avec tous les respects qu’on doit avoir pour vous,
Madame, jurés donc.

ISIDORE

     Il est hors d’aparence.

VALENTINIAN

Mais au moings trompés moy d’une vaine esperance,
555 Et quand je pers pour vous le beau titre de Roy
Feignés de faire au moings quelque chose pour moy.
Payés d’un vain effort une terre affranchie
Qui ne se verra plus dessoubs la Monarchie.

ISIDORE

L’honneur de delivrer des peuples oppressés
560 Est sans doute beaucoup, mais ce n’est pas assés ?
Maxime est mort, Seigneur ! ô désespoir sensible.

VALENTINIAN

Promettés il vivra.

ISIDORE

               Promettre l’impossible,
Ce n’est que vous aigrir dans vostre passion.     {p. D, 30}

VALENTINIAN

Mais je vous en auray mesme obligation,
565 Si je descends pour vous à cette complaisance
D’affranchir le pays sans autre recompense,
Sur un point impossible au moings en me flatant
De quelque vain espoir rendés mon cœur content
Jurés donc par l’honneur et par l’intelligence
570 Qui fait trembler les Cieux au bruit de sa vengeance ?
Que voyant Rome libre, et Maxime vivant.

ISIDORE

Mais pourquoy me flater d’un espoir decevant* ?

VALENTINIAN

Dans l’aise145 de le veoir vous finirés ma peine,
Puisque sa seulle mort m’attira vostre haine.

ISIDORE

575 Dans le noble dessein* d’affranchir mon pays
Sur un point impossible à la fin j’obeis,
Et veux bien vous jurer par tout ce que j’adore,
Que je vous aimeray si Maxime est encore,
Ma generosité* ne treuvant plus chés vous,
580 En des traits d’assassin des objets de couroux*.

VALENTINIAN {p. D, 31}

Vous me le promettés.

ISIDORE

               Ouy ouy je vous le jure,
Par les Dieux, par l’honneur, par toutte la nature ?
Que désirés vous plus.

VALENTINIAN

               Ah : c’est trop de bonté.

ISIDORE

Mais au moings immités ma generosité*,
585 Et ne pouvant enfin resusciter Maxime
Agissés comme moy d’un air tout magnagnime,
Et pour payer l’effort qui dompte mon couroux*
Faites autant pour moy que j’aurois fait pour vous,
Et Maxime estant mort faites revivre Rome.

VALENTINIAN

590 Madame benissés le feu* qui me consomme146,
C’est par luy que Maxime et Rome revivront,
Mais c’est trop retarder la gloire qu’ils auront,
Et c’est trop differer à remplir vostre attente,
Je vais tout reparer pour vous revoir contente,
595 Et vous veux tesmoigner après cet entretien
Qu’un miracle est possible à quiconque aime bien.      {p. D, 32}

SCENE II §

ISIDORE, ALCIRE

ISIDORE

Hellas !

ALCIRE

     Fust-il jamais de passion plus forte.

ISIDORE

Il ne se connoist plus quand l’amour le transporte,
Et croyant tout facille il promet aisement
600 Ce qu’il ne peut tenir que difficilement,
Aussi quand j’ay juré d’aimer ce monstre horrible
C’est à condition qu’il fera l’impossible,
Et je puis, m’asseurant* qu’il ne le fera pas,
Et prendre ma parolle et ne la tenir pas.

ALCIRE

605 Mais comment tout d’un coup calmer vostre furie ?

ISIDORE [E, 33]

Parce qu’il m’a promis d’affranchir ma patrie,
Et qu’en luy promettant de le considerer,
S’il fait revivre un mort j’ay de quoy m’en parer,
Et sans rien relascher de mon humeur altiere*
610 Je le mets en estat d’acorder ma priere,
N’estant pas dispensé de faire ce qu’il peut
Quand il m’est interdit* de faire ce qu’il veut,
Et puis s’il faut t’ouvrir le fonds de ma pensée,
La gloire d’affranchir nostre Rome opressée,
615 Et de donner la vie à qui je doibs le jour,
M’inspire des ardeurs plus fortes que l’amour.
Il est beau qu’une fille en l’honneur de sa race
Marche desus les pas de Scevolle147 et d’Horace148 ?
Puisqu’à dire le vray les bras d’un monstre afreux
620 Esgallent en horreur les gouffres et les feux*,
Et peuvent m’acquerir par des peines semblables
De ces vaillants Heros les tiltres honorables.
Comme eux pour servir Rome il faudroit : mais ! ô Dieux.

ALCIRE

Quel mal.

ISIDORE

          Voy quel objet se presente à mes yeux.

SCENE III §

[E, 34]
ISIDORE, ALCIRE, ALBIN, MAXIME

ALBIN

(Lui presentant Maxime.)
625 Madame c’est ainsi qu’en son amour extreme,
L’Empereur tient parolle ! adieu faites le mesme149 ?
Dedans son cabinet les plus grands des Romains,
Taschoient de l’empescher de suivre vos desseins* ?
Mais forcé de tenir la parolle donnée
630 Il va tout disposer pour ce grand Hymenée,
Et craignant de gesner150 vostre esprit combattu
J’ay charge pour laisser agir vostre vertu,
De dire seulement en faveur de sa flame*,
Qu’il a tenu parolle, et qu’il attend Madame.

ISIDORE

635 Hé ! comment accorder en ce mortel effroy
Le discours que j’entends avec ce que je voy ?

MAXIME [E, 35]

Ah ! Madame.

ISIDORE

          Ah ! Maxime…

MAXIME

               O ! dure violence.

ISIDORE

Je ne te puis parler, explique mon silence.

MAXIME

J’ay tout sceu, ma Princesse, et comme on supposa
640 Le corps d’un criminel dont la mort t’abusa.

ISIDORE

Mais sçais tu plus encor.

MAXIME

               Ah ! mal inconsolable,
Je sçay de vos serments l’arrest inevitable,
Albin me les a dits en m’emmenant icy.

ISIDORE

Ah ! que j’ay de douleur.

MAXIME [E, 36]

               Ah : que j’en souffre aussi.

ISIDORE

645 Que mon coeur a receu de sensibles attaintes.

MAXIME

Que de maux à prevoir.

ISIDORE

               Que de pleurs…

MAXIME

                    Que de plaintes.

ISIDORE

À quel prix avons nous le bien de nous revoir.

MAXIME

Esperons tout d’amour.

ISIDORE

               Craignons tout du debvoir,
Et puis que mes serments me tiennent engagée
650 Cesse de prendre part aux maux d’une affligée,
Oste de ta memoire un souvenir fatal
Et nous tire tous d’eux d’un trouble sans esgal.     [E, 37]

MAXIME

O ! funeste adventure.

ISIDORE

               Ô ! triste destinée !

MAXIME

O ! Ciel impitoyable.

ISIDORE

               Ô ! fille infortunée
655 Puis qu’en fin mon honneur me contraint en ce jour
De fuir sans balencer les conseils* de l’amour.

MAXIME

Quel Dieu m’assistera dedans cette adventure,
Te dois je conseiller* de te rendre parjure ?
Et dans les mouvements* dont je suis combatu
660 Pour escouter l’amour d’oublier la vertu ?
Non, ton cœur est trop bon et mon ame est trop haute,
Rougissons à l’envy d’une si belle faute,
Toy de m’abandonner ayant sceu de me cherir,
Moy de te conseiller* ce qui me fait mourir.
665 Ton grand coeur et le mien de nos malheurs complices,
Veullent nous signaller par des fameux supplices,
Et plus nostre infortune a de severité* [E, 38]
Plus nous debvons monstrer de generosité*.
Ne crains point de bassesse en mon amour extreme,
670 Je sçay qu’en te perdant je pers tout ce que j’aime,
Mais j’aime meiux tout perdre et ne te pas aimer
Que de te donner lieu de me pouvoir blasmer :
Je ne puis t’accuser d’un changement louable
Qu’un excés de vertu doit rendre venerable,
675 Et puis que ton mal vient d’avoir juré pour moy
Je doibs en t’excusant faire un effort pour toy.
Ce n’est pas vous, Grandeur, qui me l’avés ravie,
Ce n’est pas aussi vous : ô douceur de la vie,
Ce n’est l’ambition, ny l’espoir du bonheur
680 Mais c’est son trop d’amour, et la gloire, et l’honneur :
Illustres ennemys de ma bonne fortune
Adorables Tyrans dont le zelle importune,
Puis-je ne m’abandonnant à vos severes loix,
Sans choquer* mon debvoir murmurer une fois.
685 Mais contre le Tyran arme toy, mon courage*,
Desgageons sa parolle.

ISIDORE

               Ah ! change de langage,
Ma parolle donnée avec le nom d’espoux
Le doivent garentir des traits de ton couroux*,
Ma foy luy sert de garde, et quoy qu’il entreprenne
690 Le serment qui me lie est plus fort que ma haine.

MAXIME [E, 39]

Hé ! bien qu’il vive donc, mais je promets en vain,
Il faut pour nous vanger qu’il meure de ma main,
Par un tel stratagesme engager une femme
C’est par des beaux moyens forcer le corps et l’ame :
695 C’est un rapt manifeste et c’est nous obliger
Toy de tenir parolle, et moy de te vanger.
Ces genereux* Romains, qui d’une noble audace
Prests de vanger l’exil, et d’Eudoxe151 et d’Ursace152,
Implorent mon secours quand je fus aresté,
700 Acheveront le coup quand je l’auray porté.

ISIDORE

Moy je te le deffends.

MAXIME

               Hé bien je rends les armes,
Qu’un monstre soit en paix possesseur de tes charmes.
Mourons,

ISIDORE

          Separons nous

MAXIME

               Hélas !

ISIDORE [E, 40]

                    Fais cet effort,
De crainte que quelqu’un ne voye ton transport,
705 Tu ternirois ma gloire, et je suis peu sensée
D’escouter un discours qui blesse ma pensée.

MAXIME

Helas comment te perdre, et ne pas esclater ?

ISIDORE

Ou cesse de t’en plaindre, ou je te vais quitter,
Porte moy du respect jusqu’en ton adversaire,
710 Qui sera mon espoux.

MAXIME

               Hé bien il se faut taire ?
Mais…

ISIDORE

     N’en dis point de mal.

MAXIME

               Reduit au dernier point.
Je n’en parleray plus mais ne me quitte point.
Quoy faut il qu’un Tyran.

ISIDORE [F, 41]

               Tu retombes encore.
Adieu…

MAXIME

          Pardonne moy trop charmante Isidore,
715 Je ne diray plus rien, mais si prés du trepas
Que je te voye au moings en ne te parlant pas,
Tyran. Mais je ne puis m’empescher de m’en plaindre,
Je retourne en ma faute, et c’est trop me contraindre.
Adieu je cognois bien que je suis transporté.

SCENE IV §

ISIDORE, MAXIME, ALCIRE, PHOCION

PHOCION

720 Madame on vous attend.

ISIDORE

               ô ! dure extremité*.

PHOCION [F, 42]

Dans ce second Hymen Rome verra sans haine
Celle qui establit la liberté Romaine,
Et Valentinian153 m’envoye vous querir154
Pour rompre sa Couronne.

ISIDORE

     (En soupirant.)
               Allons ! Allons mourir.

SCENE V §

MAXIME

725 Hé ! quoy je pouray vivre apres cette disgrace,
Et la verray partir sans mourir sur la place.
On outrage mes Dieux, on enleve mon bien,
On m’arrache le coeur et je n’entreprens rien,
Quelle est cette langueur, et qu’atend mon courage* ?
730 Est-il besoing d’un ordre où l’honneur nous engage ?
Et mon bras pour punir un Tyran inhumain
Atend-il qu’on luy mette un fer dedans la main ?
La generosité* de ma chère Isidore
S’atache aux intèrests d’un monstre qu’elle abhorre,
735 Et forçant les transports* d’un noble mouvement*     [F, 43]
L’oblige de parler contre son sentiment,
Elle deffend la main qui la prive de vie
Mais il la faut servir, et contre son envie,
La tirant des liens où sa vertu la mit
740 Faire pour la sauver plus qu’elle ne permit
Charmants persecuteurs, doux Tyrans de mon ame,
Complices de mes maux, chers enfans de ma flame*,
Heroyques ardeurs, transports* reveillés-vous
Et venés m’enflamer* d’un viollent couroux*,
745 Je vays par un grand coup servir ma renomée,
Mon amour, ma patrie, et la personne aymée :
Et seray trop heureux de perir estimé,
Mourant pour la patrie et pour l’objet aimé.

Fin du second Acte

ACTE III §

[F, 44]

SCENE PREMIERE §

HONORIQUE, TRAZILLE

HONORIQUE

Peut-on ouyr parler d’une pareille audace ?
750 Quel esprit enragé, quel démon.

TRAZILLE

     Mais de grace,

Puisqu’alors vous estiés avecque l’Empereur,
Contés moy cette histoire.

HONORIQUE

     Elle me fait horreur.

Quand Valentinian eust contraint Isidore,
À l’Hymen qui le pert, et qui nous deshonnore,     [F, 45]
755 Vous sçavés qu’il voullut que chacun le quittat,
Hors Heracle.155

TRAZILLE

          Il est vray mesme dans cet estat,
Redoutant justement une femme irritée
Je pensay le fascher.

HONORIQUE

               Si tost qu’il l’eust quittée,
Dedans son cabinet il revint tristement,
760 Où Martian156 et moy l’attendions seulement,
Apuyé sur Heracle157, et n’ayant d’autre escorte
Qu’un page158 qui tenoit des flambeaux à la porte.
Il s’en alloit entrer quand t’aperceus de loing
Quelqu’un derriere luy tendant l’espée au poing
765 Je n’eus pas plustost veu cet horrible spectacle
Que je fis un grand cry qui fist trembler Heracle159,
Et Valentinian tressaillant à son tour
Se destourne du coup qui le privoit du jour.

TRAZILLE

Et l’assassin.

HONORIQUE

          Fuyant à la faveur des ombres,
770 Et cherchant du Palais les endroits les plus sombres,     [F, 46]
Se sauva sans qu’on peut aprendre quel il est.

TRAZILLE

Je croy que d’Isidore il prenoit l’interest.

HONORIQUE

Je le croy comme vous, et l’Empereur de mesme,
Il m’en a fait paroistre un desplaisir extreme,
775 Et demeurant confus de cette trahison,
C’est trop souffrir, dit-il, j’en auray la raison,
Puis en se promenant d’une alleure pressée
Respondant quelquefois d’un mot à sa pensée
Levant les yeux en haut et pleignant ses malheurs,
780 Il n’a pu s’empescher de respandre des pleurs,
Et tout à coup apres d’un air inconsolable
Les mains desus ses yeux s’acoudant sur sa table,
Demeurant immobile et longtemps sans parler
Il m’a d’un ton plaintif prié de m’en aller,
785 Et par un grand sanglot sans parler daventage,
Il m’a fait son excuse en tournant le visage.

TRAZILLE

N’a-t-il point soupçonné Maxime sans raison ?

HONORIQUE

Il luy croit trop de coeur pour cette trahison,
Puis la taille et l’habit m’ont bien fait reconnoistre     [F, 47]
790 Quand l’assassin fuyoit que ce ne le peut estre,
Mais enfin ce cher frere en quittant son erreur
Ne voudra plus quitter le titre d’Empereur,
Et ne poursuivra point une vue desloyalle
De perdre la Grandeur de sa maison Royalle.

TRAZILLE

795 N’a t’il pas envoyé des couriers au Senat ?

HONORIQUE

Il les rapellera pour le bien de l’Estat,
Et je l’obligeray pour sa gloire et la mienne
De manquer de parolle à qui manque à la sienne.

TRAZILLE

Ces genereux* discours, et ces rares bontés
800 Sont d’assés bons tesmoins du lieu d’où vous sortés,
Et si je ne craignois de me couvrir de blasme
En vous offrant icy mon bras contre une femme,
Vous me verriés respondre à vos nobles ardeurs,
Et du sang d’Isidore apuyer vos grandeurs,
805 Vous qui m’avés rendu l’esprit et le courage*
En me desbarassant d’une jalouze rage,
Qui me faisoit penser que des traits de pitié
Estoient envers Maxime un effet d’amittié,
Pardon si j’avois eu, trop aimable Princesse,
810 Avecque tant d’amour cette injuste foiblesse :     [F, 48]
Mais quoy peut-on aimer sans estre un peu jaloux
Quand l’objet que l’on aime est aussi beau que vous ?
Et doibt on s’en promettre une faveur insigne*
Quand on sçait comme moy que l’on en est indigne ?

HONORIQUE

815 Seigneur mal à propos nous parlerions d’amour,
Lors que le temps se presse à produire un grand jour.
Adieu vous sçavés bien pour conserver l’Empire,
En voyant l’Empereur ce qui luy faudra dire.

TRAZILLE

Je ne m’oubliray pas.

HONORIQUE

     (Bas.)
Tout va bien jusqu’icy.

TRAZILLE

     (Bas en s’en allant.)
820 Lâche tu sçais bien feindre et je feins bien aussi,
Et pour mieux travailler* à destruire Maxime
Je ne te monstre point de soupçon de son crime.

SCENE II §

[G, 49]

HONORIQUE

     Charmant suplice de mon ame
     Celeste et cruel enchanteur,
825      Dieu des soupirs, Demon de flame*
     Doux Tyran, dangereux flateur,
     Amour je sçay que tu m’engages
     Sur une mer pleine d’orages,
Où l’on ne cognoist point les delices du port.
830      Mais je ne crains point le naufrage,
Et quelque froide horreur que donne son image,
     Il faut m’esloigner du rivage
Et treuver avec toy le triomphe ou la mort.
     J’aime, et dans mon amour extreme,
835      Mon erreur va jusqu’à ce point
     Que ne pouvant aimer qui m’aime
     J’aime ce qui ne m’aime point :
     Ainsi donc, Amour tu te mocques
     Et par des peines reciproques
840 Tu punis les mortels qui vivent soubs ta loy :
     On m’est cruel, je suis cruelle
J’en appelle un coupable alors qu’on me l’apelle,     [G, 50]
     Et dedans ma douleur mortelle
Je demande un secours qu’un autre attend de moy.
845      Ouy je l’aime sans esperance
     L’ingrat qui se rit de ma foy,
     Et je paye d’indiference
     Les feux* qu’un autre sent pour moy.
     Amour viens consoller mon ame
850      Rends moy de glace ou luy de flame*,
Ou punis ses mespris ou gueris mes douleurs,
     Mais que je suis peu raisonnable
D’appeller à mon ayde un Tyran redoutable
     Qui rend mon mal inconsolable
855 Et voudroit que mon sang coulast avec mes pleurs.
O mort… mais que voudroit cette desesperée,
Qui du sang de son Prince est toujours alterée.

SCENE III §

[G, 51]
ISIDORE, HONORIQUE

ISIDORE

Madame sortés vous d’avecque Monseigneur ?
Le voit-on.

HONORIQUE

     Il repose.

ISIDORE

     Ah ! tirés moy d’erreur,

860 Est-il vray que le bras d’un paricide infame :
A pensé le fraper.

HONORIQUE

     Vous le sçavés Madame,

Et je tiens superflu de vous conter comment.

ISIDORE

On me le vient de dire en mon apartement,
Et dans les ambaras d’une frayeur mortelle
865 Je viens tout en desordre en sçavoir la nouvelle,      [G, 52]
Sans estre accompagnée aussitost mon debvoir
M’a fait icy voller.

HONORIQUE

               Quand vous le pourrés voir,
Vous le devés blasmer de ce qu’il se hazarde,
Et luy donner conseil* de redoubler sa garde.

ISIDORE

870 Moy…

HONORIQUE

     Parce qu’on ne sçait ce qui peut arriver
Et principalement quand il vous va treuver,
Vous l’aimés, et l’aymant bien plus qu’il ne vous aime
Je croy que vous vivés en luy plus qu’en vous mesme,
Et que vos interests sont atachés aux siens.

ISIDORE

875 Pour conserver ses jours je donnerois des miens,
Et prenant interest en tout ce qui le touche
Quoy qu’un soleil n’ayt pas esclairé nostre couche,
Je partage avec luy la peine et le bonheur,
Et veux dans mes ennuys* vivre en femme d’honneur.

HONORIQUE [G, 53]

880 Les ennuys* sont legers qui travaillent* vostre ame.

ISIDORE

Ils sont tels qu’il vous plaist, mais je les sens, Madame.

HONORIQUE

L’on vous offence donc en vous faisant du bien.

ISIDORE

Que l’on m’offence ou non, je ne me plains de rien.

HONORIQUE

Mais peut on sans vangeance endurer un outrage ?

ISIDORE

885 Ouy lors que la vertu sçait reigler le courage*.

HONORIQUE

Le mal que l’on descouvre est plus doux à souffrir.

ISIDORE

Le mien est de nature à n’en jamais guerir.

HONORIQUE

Je donnerois beaucoup pour vous voir plus heureuse.

ISIDORE [G, 54]

Vous vous repentiriés d’estre si genereuse*,

HONORIQUE

890 Pourquoy me repentir de ces bons mouvements* ?

ISIDORE

Pour me voir peu respondre à vos beaux sentiments.

HONORIQUE

Tant pis alors pour vous si vous estiés ingrate.

ISIDORE

On regrette un bienfait quand le mespris esclate.

HONORIQUE

Quoy qu’avec des mespris on payat des bienfaits
895 Le sang des Empereurs ne se repent jamais.

ISIDORE

Et celuy des Romains plain d’une noble audace
Du sang des Empereurs ne voudroit point de grace.

HONORIQUE

L’Empereur toutefois nous en fait aujourdhuy.

ISIDORE [G, 55]

Il fait justice à Rome et travaille* pour luy.

HONORIQUE

900 Mais pour ses souverains Rome prist nos ancestres.

ISIDORE

Rome n’a recognu que les Dieux pour ses maistres.

HONORIQUE

Ils ont esté pourtant les Rois de l’univers.

ISIDORE

Ce sont des afranchis qui rompirent leurs fers*.

HONORIQUE

Vous offencés mon frere en parlant de la sorte.

ISIDORE

905 J’honnore sa personne et hay le nom qu’il porte.

HONORIQUE

Vous le traiteriés mal en ayant le pouvoir.

ISIDORE

Il me sera tres cher en faisant son debvoir.
Et l’honneur me le rend d’autant plus cherissable     [G, 56]
Qu’il quitte un droit pour moy qui le rendoit coupable,
910 Enfin desur160 un point où l’honneur nous regla
Je n’en croiray jamais la veusve d’Attila161
Luy qui se fist nommer le fleau de la guerre.

HONORIQUE

Vous le rebut162 des eaux et l’horreur de la Terre,
Si l’Empereur n’estoit dans un profond repos
915 J’yrois luy raconter tous ces piquants propos.

ISIDORE

J’atendray son resveil pour luy dire moy mesme.

SCENE IV §

ISIDORE, ALCIRE

ISIDORE

As-tu veu son orgueil ?

ALCIRE

          Madame il est extreme.

ISIDORE [H, 57]

Peut-on estre reduitte à de plus grands malheurs ?

ALCIRE

Consolés vous, Madame, et retenés ces pleurs.

ISIDORE

920 Ah ! qu’il est mal aisé que l’ame se consolle
Quand la raison consent au dueil qui la desolle,
Et que mal à propos nous faisons vanité
D’une vertu qui tient de l’inhumanité,
Croyant Maxime mort pour sauver ma patrie
925 J’ay tracé le chemin par où je suis perie.
Et faisant des serments que l’honneur m’inspiroit
J’ay perdu pour jamais celuy qui m’adoroit,
Aujourdhuy que l’honneur l’arrache de mon ame
Et fait de grands efforts pour esteindre sa flame*,
930 Lors que sa passion esclate malgré moy
L’on me tient sa complice et l’on blasme ma foy,
Ah ! serments trop tost faits. Ah ! funeste memoire,
Pourquoy le creus je mort ?

ALCIRE

               Comment ne le pas croire,
Et comment discerner quarante jours apres
935 Qu’un homme s’est noyé, son visage et ses traits.
Non, non, mal à propos ce regret vous travaille* [H, 58]
Ce mort eust de Maxime et le poil163 et la taille,
Et le plus clair voyant eust creu que ce l’estoit
Luy voyant seulement la bague qu’il portoit.

ISIDORE

940 Helas cette bague ! Ou plustost ce cher gage,
Qui d’un voille de pleurs me couvrit le visage,
Elle qu’il eust de moy pour flater son ennuy*,
Et qu’Heracle164 luy prist en joüant avec luy.
Mais prenons les conseils* d’une ame raisonnable,
945 Le chemin le plus rude est le plus honorable,
Et la gloire qui tient le compte de mes maux :
Ne me veut couronner qu’apres de longs travaux*
Oublions un amant si l’amour qui l’anime
Ne se peut empescher de le noircir d’un crime
950 Et faisons gloire en fin de cherir un espoux
Qui se deffait d’un crime en s’attachant à nous.
Forte severité* qui soustiens mon courage*
Viens t’opposer aux traits du Tyran qui m’outrage,
Desarme cet amour qui nous veut des-unir
955 Et qui fait plus d’effors estant prest de finir.
Maxime estre oublié, ouy puis qu’il est coupable
Mon ame le peux tu, non, il est trop aimable,
Et de quelque action qu’on le puisse blasmer
Je ne me puis resoudre à ne le point aimer,
960 Ah ! que dis-je, Ah ! que faire en ce desordre extreme,
Mais ne le vois-je pas, Alcire.      [H, 59]

ALCIRE

               C’est luy mesme.

SCENE V §

ISIDORE, MAXIME, ALCIRE

ISIDORE

Maxime, qu’as-tu fait ? que viens tu de tenter ?

MAXIME

Madame, l’Empereur ne sçauroit s’en doubter,
Et je ne pense pas qu’on ayt pû me cognoistre,
965 Puisque du cabinet voyant quelqu’un parestre,
Le coup estant levé je n’osay l’achever,
Afin d’estre en estat de me pouvoir sauver.

ISIDORE

Mais je te defendois cette action blasmable.

MAXIME

Treuvant l’Empereur seul et l’heure favorable,
970 Tout d’un coup la fureur* qui regne dans mon sein [H, 60]
Me mist ce fer en main sans en avoir dessein*,
Mais dans le mesme instant craignant de vous desplaire
J’avois desja rougy du coup que j’allois faire,
Et quand je n’aurois pas eu peur d’estre aperceu
975 Mon bras auroit tousjours demeuré suspendu.

ISIDORE

Pourquoy veiller si tard ? si tu n’avois envie
De me desobeir en attaquant sa vie,
Et pourquoy te treuver dans le Pallais alors
Si tu n’estois guidé par d’aveugles transports* ?

MAXIME

980 Ah ! Madame, excusés en parlant de la sorte
Si je me laisse aller au courant qui m’enporte,
Et m’ose émanciper jusqu’à vous discourir
D’un amour que l’honneur vous deffend de souffrir.
Ouy, j’estois au Pallais, mais tout ainsi, Madame,
985 Qu’un corps qui ne sçauroit abandonner son ame,
Et par de vains efforts tasche de differer
Le rigoureux moment qui les doit separer,
Mon amour execif estant au dernier terme
Ne vouloit point quitter le lieu qui vous renferme,
990 Et me persuadoit qu’espris de vos apas*
Je treuverois l’Enfer où vous ne seriés pas.
Aussi lors que de loing je vous suivois sans cesse      [H, 61]
Mes yeux vous adoroient à travers de la presse165,
J’enviais le bonheur des lieux où vous marchiés,
995 Je baignois de mes pleurs tout ce que vous touchiés,
Et quand l’obscurité me donnoit la licence
D’exaller les ardeurs d’un feu* plain d’innocence,
Par mes tristes sanglots j’invoquois le trépas,
Et baisois mille fois la trace de vos pas,
1000 Dans les vastes destours de ces sombres demeures
Mon ardant desespoir ne compta point les heures,
Et perdant pour jamais le soleil de mes yeux
Je ne vis point coucher celuy qui brille aux Cieux,
Errant comme un phantosme et cherchant les lieux sombres
1005 La tristesse m’aprit à vivre avec les ombres,
Et ne me permit pas de voir d’autres clartés
Que celle que l’amour attache à vos beautés.

ISIDORE

Ah ! retiens ces soupirs.

MAXIME

               Ah ! pardonnés Madame,
À ces tristes enfans d’une mourante flame*,
1010 Ces malheureux tesmoings sont aux derniers aboys,
Et vous parlant d’amour pour la derniere fois,
Hellas…

ISIDORE [H, 62]

          Hellas Maxime en cet estat funeste
Mes larmes sont pour toy le seul bien qui me reste,
Ne pouvant te donner quand tu pers tout pour moy
1015 Que ce que la pitié me demande pour toy,
Les sanglots, les soupirs, la tendresse, et les plaintes,
Descouvrent de l’amour les secrettes attaintes,
Et nature permet seulement à nos pleurs
D’estre les truchements166 de nos vives douleurs.
1020 Icy tout m’est suspect et la vertu m’ordonne
D’estre plustost avare en ce que je te donne,
Que d’estre liberalle aux despens de ma foy
Et de me voir constrainte à plus que je ne doy ;
Tu sçais bien que nostre ame a de certaines pantes
1025 Dont l’abort est charmant et les routes glissantes,
Que par trop de clartés elle peut s’aveugler ;
Et va parfois plus loing qu’elle ne croist aller
Aussi pour prevenir* ces dangereuses suittes
Souffre que je me donne à ces sages conduittes,
1030 Qui d’un œil prevoyant nous forcent d’eviter
Tout ce qui pour nous perdre a droit de nous flater.
Tu m’es cher et les Dieux à qui tout est visible
Cognoissent à quel point ta perte m’est sensible,
Et quelle viollence il faudra que l’honneur
1035 Face pour arracher ton portraict de mon coeur.
Je ne t’en puis donner de plus grands tesmoignagnes
De peur de rapeller de charmantes images,      [H, 63]
Qui par un doux transport* flattant mon souvenir
Ne t’y fissent rentrer quand je t’en veux bannir,
1040 Mais veux tu signaller par des exces loüables
D’un vertueux amour les titres honorables
Et ne nous plus causer de tourments superflus,
Faisons effort, Maxime, et ne nous voyons plus,
D’un genereux* mespris paye une malheureuse
1045 Qui veut en te quittant parestre genereuse*,
Reprens le trait fatal dont son coeur fust attaint,
Et cesse de brusler quand son feu* s’est esteint :
Va t’en sors du Pallais et songe je te prie,
Que si quelqu’un passoit dans cette gallerie,
1050 N’ayant pour tous tesmoings qu’une fille avec nous
L’on pourroit m’accuser de quelque rendés-vous,
Et dans la conjoncture où sont toutes les choses,
Imputer ces effets à de honteuses causes :
Va j’atends le resveil de Valentinian.

MAXIME

1055 Madame.

ISIDORE

L’on viendra.

MAXIME

          Ah ! je meurs !

ISIDORE [H, 64]

               Ah ! va ten.

MAXIME

Hé bien si vous voullés que je vous abandonne
Donnés m’en dont la force, ou qu’amour me la donne,
Dans mes brullants transports* je reste sans vigueur
Et pers en vous perdant et l’esprit et le coeur,
1060 Vous avés oublié pour servir la patrie
Celluy qui vous avoit si tendrement cherie,
Vous m’avés deffendu l’usage des soupirs,
Vous troublés mon repos, vous blasmés mes plaisirs,
Vous m’ostés les douceurs d’une juste vengeance,
1065 Me deffendés l’espoir de la moindre alegence,
Et m’accablant d’ennuis* par un long desespoir
Vous me voullés encor deffendre de vous voir.
Hellas ! considerés qu’en cet estas funeste
Vos regards sont enfin le seul bien qui me reste,
1070 Que sans eux je renonce à la clarté des Cieux,
Et que je ne puis vivre esloigné de vos yeux.

ISIDORE

Ah ! que tu cognois mal les troubles de mon ame ?
Je souffre plus que toy.

MAXIME {p. I, 65}

               Vous ne pouvés Madame
Puisque dedans mon coeur je porte mon Enfer
1075 Et des maux dont un Dieu ne pouroit triompher.

ISIDORE

Esloigne toy de grace.

MAXIME

               Où voullés vous que j’aille.

ISIDORE

Va chercher la victoire au fort d’une Bataille
Va purger de Tyrans, et la terre, et les mers
Et remplir de ton nom tout ce vaste Univers,
1080 Pour divertir le cours de mes peines mortelles
La gloire me viendra dire de tes nouvelles,
Et nous rencontrerons* par de nobles efforts
L’union des esprits en divisant les corps,
L’honneur qui me defend de te voir d’aventage
1085 Ne me deffendra pas d’admirer ton courage*,
Et quand je n’auray plus l’espoir de te revoir
Je m’esmenciperay sans choquer* mon debvoir,
Et rapellant alors ton fentosme agreable
Je ne rougiray point de t’advouer aimable,
1090 Et de m’abandonner à ces feux* innocens     {p. I, 66}
Qui flattent nos esprits sans eschauffer nos sens,
Que desire tu plus adieu croy que je t’aime
Et qu’en t’abandonnant ma doulleur est extreme
Ah ! c’est trop ma vertu se plaint de cet adieu.
1095 Adieu.

MAXIME

     Souffrés au moings ces restes de mon feu*,
Et sur ces belles mains.

ISIDORE

               Ah ! que fais tu Maxime,
Va prens des sentiments digne de mon estime
Et ne tabaisse pas à de laches desirs
Qui portent nostre Idée à de honteux plaisirs
1100 Adieu j’entends du bruit l’on sort.

MAXIME

               Ah ! je rends l’ame.

SCENE VI §

{p. I, 67}
VALENTINIAN, ISIDORE, UN GARDE ou Albin167

ISIDORE

Mon amy puis-je entrer ?

LE GARDE ou Albin

               L’Empereur sort Madame.

VALENTINIAN

D’où venés vous Madame, comment ozés vous
Venir voir si je suis eschapé de vos coups,
Quelle fureur* vous trouble et quel transport* vous guide
1105 À venir achever le coup d’un paricide.

ISIDORE

Moy Seigneur ?

VALENTINIAN

          Vos conseils* ont fort mal assisté168
Et je reste vivant du coup qu’il a porté.

ISIDORE {p. I, 68}

Ah Seigneur ! mes conseils*.

VALENTINIAN

               Ouy tes conseils* perfide
Femme pernicieuse execrable homicide,
1110 Toy pour qui j’immolois ma gloire et ma grandeur,
Et que j’avois cherie avecque tant d’ardeur :
Ah : tu le disois bien que tu voulois ma vie
Helas ! que de douleurs elle sera suivie,
Et que pour mon repos, il eust bien mieux vallu
1115 Qu’un traistre m’eust frapé d’un bras plus resolu,
Cette lasche action m’est d’autant plus sensible
Qu’elle me fait parestre une haine invincible,
Qu’elle part d’un objet en qui je me fiois
Dans les beaux sentiments que j’y presuposois.

ISIDORE

1120 Hé quoy.

VALENTINIAN

     Tu ne sçaurois me tromper d’aventage
Toutte ma passion s’est convertie en rage,
Mes feux* en desespoir, mes respects en fureur*
Tes beautés en deffauts et ta grace en horreur,
Mes yeux sont dessillés169 je n’ay plus d’indulgence
1125 Je brusle lentement du desir de vengeance,      {p. I, 69}
Il ne me reste plus ny pitié ny bonté
Et je n’ay plus pour toy que de la cruauté
Je te veux voir mourante au millieu des suplices
Observer tes sanglots en faire mes delices,
1130 Te donner d’heure en heure à des tourmens nouveaux
Et faire vanité d’animer tes boureaux,
Un desespoir horible est maistre de mon ame
Je n’ay plus pour objets que le fer et la flame*
Et dans ces grands transports* l’amour n’est plus en moy
1135 Qu’un Dieu de sang, de cris, de couroux* et d’effroy,
Albin que l’on l’emmeine, et qu’on cherche Maxime.

ISIDORE

Ah ! Seigneur.

VALENTINIAN

          Mon conseil* jugera de ton crime
C’est toutte la faveur que tu doibs esperer.

ISIDORE

Je souhaitte le coup qui nous doibt separer,
1140 Et benis les decrets de cette main puissante
Qui me veut couronner en mourant innocente
Je ne m’esclaircis point allons sortons d’icy
Vous desirés ma mort je la desire aussi,
Et de mes tristes jours la course est si funeste
1145 Que je puis sans regret perdre ce qui m’en reste.     {p. I, 70}

VALENTINIAN

Ah ! Dieux que ce discours me touche vivement
Albin…

ALBIN

     Seigneur.

VALENTINIAN

               Au moings traittés la doucement,
Mais que fais-je… escoutés… quelle erreur est la mienne.

ALBIN

Seigneur…

VALENTINIAN

          Je la veux voir faites qu’elle revienne,
1150 Toutefois… c’est en vain, allés et gardés bien
Que ce charmant objet ne se plaigne de rien,
Et renvoyés tous ceux qui vous servoyent d’escorte
O foible dangereux ? ô passion trop forte,
Helas ! en quel estat m’ont reduit mes transports*
1155 Pour ne m’abandonner qu’à de presens remords
Amour… mais le voicy cet objet adorable
Cessés de souspirer ? ô charmante coupable,
Ma bonté vous fait grace et ne sçauroit souffrir
Une punition qui me feroit mourir,      {p. I, 71}
1160 L’astre qui presidoit au point de ma naissance
Par les impressions d’une forte influence,
Me prescrivit la loy d’un doux attachement
Et la nescessité de mourir en aimant,
Je ne m’en deffends point et veux quoy qu’il arive
1165 Finir en vous aimant d’une ardeur excessive
Vostre haine ne peut atirer mon couroux*
Je ne vous puis hayr estant hay de vous
Mon coeur est tout de feu* quand le vostre est de glace
Quand vous me condamnés je signe vostre grace,
1170 Quand vous causés mes maux je finis vos doulleurs
Et vous offre mon sang pour espargner vos pleurs,
Ouy sans faire un coupable en abregeant ma vie
Prenés ce fer Madame et suivés vostre envie
Au moings en la perdant par de si belles maings
1175 Je ne me plaindrai point de ces beaux assassin,
Ah ! si vous cognoissiés le mal inexprimable,
Que souffre incessament un amant veritable
Quand tout bruslant170 d’amour il est mesestimé171
Et veut tousjours aimer sans espoir d’estre aimé,
1180 De quelque forte aigreur dont vous soyés attainte
Vostre ame se rendroit plus sensible à ma plainte
Et succombant aux coups d’une juste pitié
Vous payeriés au moings mon amour d’amitié,
Oublions le passé ne parlons plus de crime
1185 Prenés vostre pardon, je le donne à Maxime,
Mais pour me contenter veillés vous repentir.     {p. I, 72}

ISIDORE

Je ne puis confesser de crime sans mentir,
Et vous tachés en vain de m’y vouloir contraindre.

VALENTINIAN

Vous avés vostre grace à quoy vous sert de feindre.

ISIDORE

1190 Je resteray sans grace, et vous mal satisfait
S’il s’agist d’advouer ce que je n’ay pas fait.

VALENTINIAN

La mort a des douceurs qui ne font point d’enuie*.

ISIDORE

La mort a des douceurs aussi bien que la vie.

VALENTINIAN

Advoués donc au moings qu’assés malaisement
1195 Maxime obtint de vous un tel consentement.

ISIDORE

Non je n’advouray rien que l’honneur n’authorise
Je suis fort innocente et cella vous suffise.

VALENTINIAN [K, 73]

Ah ! quelle ingratitude apres un tel bien fait.

ISIDORE

Enfin c’est perdre temps.

VALENTINIAN

               Ouy Madame en effet,

1200 Allés je ne veux plus vous voir ny vous entendre
Et n’estoit les efforts d’une amittié si tendre,
Qui me laissent pour vous un amour sans pareil
Vous vous justifiriés devant tout mon conseil*,
Et nous verions apres si vous seriés absoute
1205 Mais enfin pour Maxime il périra sans doute,
C’est un point resolu, qu’on le treuve au plustost
Et qu’on le traisne apres desur172 un eschafaut,
Pour ce traistre il n’est plus d’azille et de refuges.

ISIDORE

Les Tyrans font les lois et les Dieux sont leurs juges.

Fin du troisieme Acte

ACTE IV §

[K, 74]

SCENE PREMIERE §

ISIDORE, MAXIME

MAXIME

1210 Pendant que l’Empereur souspirant la disgrace
Tasche à se divertir dans les jardins d’Horace173,
Et que par son absence il deserte ce lieu
Je viens vous y redire un eternel adieu
En vain son grand couroux* a menacé ma teste
1215 Puisque dans son Pallais je brave la tempeste
Lors que pour me soustraire à son ressentiment,
Sa soeur me tient caché dans son apartement,
Cependant qu’il employe une peine inutille
À me faire chercher dedans toutte la ville.          [K, 75]

ISIDORE

1220 Voy si quelqu’un passoit174 ce qui peut arriver.

MAXIME

Je cherche de me perdre et non de me sauver,
Pour vous voir un moment dans mon amour extreme
Je quitte mon azille et renonce à moy mesme.

ISIDORE

Mais d’où vient qu’Honorique a pris ton interest ?

MAXIME

1225 C’est qu’elle plaint son frere aveugle comme il est
Et me croit inocent de tout ce qu’il m’acuse.

ISIDORE

C’est quelque autre raison et celle la t’abuse.

MAXIME

C’est donc que nos malheurs exitent sa pittié.

ISIDORE

Elle n’a pour nous deux que de l’inimitié.

MAXIME

1230 Mais touttefois Madame, il n’est point de rencontre*
Où pour mes interests son zelle ne se monstre,      [K, 76]
Et c’est elle qui fist, comme on sçait à la Cour
Que Valentinian, me conserva le jour.

ISIDORE

Te peut elle estimer quand elle me querelle.

MAXIME

1235 Vous…

ISIDORE

     Demeurons en la, mais enfin crains tout d’elle.

MAXIME

Dieux ? elle me faisoit esquiper un vaisseau
Pour me sauver ce soir à la faveur de l’eau,
Et dans son cabinet m’asseuroit* elle mesme :
Avec mille bontés.

ISIDORE

               Peut estre qu’elle t’aime.

1240 Et me hait comme obstacle à son intention
Quoy qu’il en soit sers toy de cette occasion,
Et fuys d’un lieu fatal où je suis menacée.

MAXIME

Helas que deviendray je en vous ayant laissée,
Pour la derniere fois je reviens vous treuver      [K, 77]
1245 Pour obtenir de vous le bien de vous sauver,
Ayant sceu qu’un Tyran dans sa fureur* jalouse
Vous traitte comme Esclave, et non pas comme espouse,
Qu’il menace vos jours, vous qui le conservés,
Et qui faites pour luy plus que vous ne debvés,
1250 Mais ne prodigués plus des bontés condamnables
Que l’on peut acuser de tant d’actes coupables,
Et n’ayés plus pour luy des generosités*
Qui donnent lieu d’agir à tant de cruautés,
Cessés de m’apaiser quand l’amour me transporte
1255 N’arestés point mes coups quand la raison les porte,
Laissés agir mon bras à l’instant qu’il vous sert
Et ne deffendés plus le monstre qui vous pert.
Je ne sçaurois souffrir qu’un Tyran vous menace,
Et vous reduise au point de luy demander grace
1260 Je ne puis endurer qu’il se plaigne de vous
Ny souffrir qu’il vous parle autrement qu’à genoux,
Qu’il soit dans le respect je souffriray sa flame*
Qu’il vous donne son coeur je luy quitte vostre ame,
Qu’il espargne vos pleurs il me sera tres cher
1265 Et quelques interests qui me puissent toucher,
Je me resouviendray dans mon malheur extreme
Que je dois respecter la moittié de vous mesme,
Mais quand il vous expose aux traits de son couroux*
Je ne le connois plus pour estre vostre espoux
1270 Aussi vos deux moittiés ont trop de dissemblance
L’une est toutte de crime et l’autre d’innocence,      [K, 78]
Ce meslange funeste est un asortiment
Qui confond la lumiere avec l’aveuglement,

ISIDORE

Ah ! cesse de t’en plaindre.

MAXIME

               Helas il vous possede ?

ISIDORE

1275 Ô ! Triste destinée ?

MAXIME

               Ô ! Malheur sans remede :
C’est moy qui vous engage en ce funeste sort
Helas permettés moy d’empescher vostre mort,
Ou bien que ce Tyran se soumette à vos charmes
Et mon obeissance abandonne les armes.

ISIDORE

1280 Qu’il abrege plustot le destin de mes jours
Et voy sans repugnance en terminer le cours,
Réveille toy Maxime et chasse de ton ame
Cette sombre fureur* qui noirciroit ta flame*
Esleve tes desirs que trop d’ardeur abat
1285 Et viens chercher la gloire au milieu du combat,
Suy moy dans les travaux* où la vertu m’appelle      [K, 79]
Vien me parler d’amour, en souffrant avec elle,
Et chassant de ton coeur de honteux mouvements*
Ne t’abandonne plus qu’à de haults sentimens,
1290 Si le Ciel m’a soumise au pouvoir d’un barbare
Garde de murmurer du coup qui m’en separe,
Et croy qu’en expirant mon destin sera beau
S’il me fait retrouver ma franchise175 au tombeau,
L’honneur qui me lia d’une chaisne sacrée
1295 D’une si forte estrainte afermit sa durée
Que plus j’en sentiray les effets rigoureux
Et plus j’auray de force à redoubler ses neuds,
De mes longues douleurs la suitte inconsolable
Est de mes passions, le suplice equitable :
1300 Et celuy que tu dis un monstre couronné,
Est un juste Tyran que les Dieux m’ont donné ?
Que veux tu d’avantage adieu je crains Maxime
Que mon trop de pittié ne degenere en crime,
Et qu’enfin ma vertu s’esmancipant un peu
1305 Ne m’oblige à rougir apres un tel adveu,
Va t’en revoir l’infante et pour sauver ta vie,
Fuys promptement.

MAXIME

               Helas !
[K, 80]

ISIDORE

               Accorde mon envie,
Et si jamais tu viens dans ces funestes lieux
Respecte mon Tyran, comme tu fais nos Dieux.

MAXIME

1310 Triste raisonnement d’une ame genereuse*
Helas puis-je souffrir de vous voir malheureuse,
D’autant plus qu’en vos maux on me poura blasmer
Si vous ne les souffrés que pour me trop aimer :
Est il condition plus dure et plus cuisante
1315 Que de voir endurer une divine Amante ?
Qui par trop de vertu cherissant son tourment
Faist gloire de mourir en souffrant pour l’Amant,
Certes celuy qui voit ce spectacle et l’endure
Esgalle en fermeté la Roche la plus dure,
1320 A le coeur tout de glace et restant sans pitié
Ne fust jamais touché d’une vraye amitié,
C’est un monstre de mer, c’est un barbare, un Scythe176,
Sans raison, sans amour, sans coeur, et sans merite,
Qui ne reconnoissant les hommes, ny les Dieux,
1325 Est l’horreur de la terre et la haine des Cieux.
Non je n’escoute plus ces vertus heroïques
Qui souffrent sans punir des flames* Tyraniques,
Et ne puis apreuver la generosité*
Qui deffend le party de l’inhumanité,
1330 S’il faut par vos tourments illustrer ma memoire      [L, 81]
Je suis lasche Madame, et renonce à la gloire,
Ce sentiment farouche excitte mon courroux*,
Et je ne connois plus d’autre vertu que vous,
N’importe que percé de mille hallebardes*
1335 Je tombe aux pieds d’un lache accablé de ses Gardes,
Pourveu que dans son sein j’enfonce ce poignard.
La mort pour m’enlever viendra tousjours trop tard,
Puisqu’en vous delivrant ma joye est si parfaite,
Que je treuve un triomphe en ma propre deffaite,
1340 Il vaut mieux que je meure en vangeant nos malheurs
Que de finir mes jours par mes propres douleurs.
Helas ! quelle infortune est pareille à la nostre ?
Il faut enfin mourir d’une façon ou d’autre.

ISIDORE

Ah ! Maxime retiens ces transports* superflus,
1345 Et sois plus raisonnable, ou ne me parle plus,
Dedans ton desespoir ouvre les yeux de l’ame,
Et considere enfin comme une honneste femme,
Doibt souffrir un discours, qui menace un espoux.
Si tu ne peux calmer ce violent courroux*,
1350 Esloigne toy de grace et previens* la menace
Que mes severités* veullent que je te face,
Je sens que ma vertu se plaint de tes discours,
Et qu’enfin mon honneur s’apreste à son secours
Tout est dedans mon coeur ligué pour sa deffence
1355 Et pour veincre un amour, qui choque* l’innocence      [L, 82]
Ces esprits enflammés, qui me pressoient pour toy,
Sont desja revoltés et s’arment contre moy.
He quoy si je t’aimois et si tu m’as aimée,
Pour toy dois-je hair ma propre renommée,
1360 Ne te puis-je cherir sans blesser ma vertu ?
Non, non : releve enfin ton esprit abatu,
Car quoy que fasse en moy cette flatteuse Idée
Qui de douces erreurs m’a tousjours obsedée,
Je n’en fuis point esclave et ses plus grands efforts
1365 Ne peuvent m’emporter, qu’à d’innocents transports*.
Aime moy j’y consens, mais d’un amour tranquille :
Qui ramene au debvoir ton esprit indocile
Qui rende la vigueur à des feux* innocens
Et qui puisse accorder l’esprit avec les sens :
1370 Car enfin si jamais ta passion hazarde
L’espoux, dont ma parole est la plus seure garde,
Et si jamais l’amour te faisoit oublier
Le respect de ce noeud qui vient de nous lier,
Je jure de nos Dieux la bonté Souveraine
1375 Que toutes mes ardeurs se changeroient en haine
Et que je n’aurays point de respect assés fort
Qui me pust empescher de demander ta mort.

MAXIME

Ah ! Dieux.                    [L, 83]

ISIDORE

          Ce coup sanglant eust esté supportable,
Quand le nom de Cesar le rendoit haissable,
1380 Mais depuis que de Rome il est liberateur
Qu’il dispute de gloire avec son fondateur,
Qu’il m’a tenu parolle ; à la fin quoy qu’il face,
Resolut il ma mort, je luy donne sa grace.
S’il vient de s’emporter jusqu’à me condamner,
1385 Dans son aveuglement il est à pardonner
Il me croit ta complice, et de la moindre larme,
Si je veux, il faudra que l’amour le desarme.
Mais enfin mon bonheur est de finir mon sort
Je luy donnay ma vie et je te doibs ma mort,
1390 Honneur, amour, debvoir que je suis miserable !
Je deffends un espoux sans le treuver aymable
Et maltraitte un amant qui m’est cher ; mais ô Dieux
Je tremble que quelqu’un ne te treuve en ces lieux,
J’entends du bruit, helas, j’ay trop de complaisance
1395 Fuis, Adieu.

MAXIME

          La douleur m’impose le silence.

SCENE II §

[L, 84]
MAXIME, HONORIQUE, OCTAVE

MAXIME

(Bas.)
Que ce fascheux objet survient mal à propos !

HONORIQUE

Seigneur continués ces obligeans propos,
Il est beau d’exposer la gloire d’une femme,
Dont l’indiscretion se va couvrir de blasme,
1400 Et dont l’impieté par un hardy dessein*
Contre son propre sang protege un assassin.
Comment ? Quand je prens soing de sauver vostre teste
Vous exposés la mienne aux coups de la tempeste
Et lors que ma bonté vous tient secrettement
1405 Caché dans une chambre en mon apartement,
Attendant que la nuict couvre de voiles sombres
Vostre vaisseau fuyant à la faveur des ombres,
Vous ozés vous monstrer et n’aprehendés pas
De hazarder icy vos jours et mon trépas.
1410 Ah : quoy que vous faciés pour obliger un autre,      [L, 85]
Songés que ma fortune est desormais la vostre
Qu’apres ce que pour vous je viens de faire icy
On ne vous perdra point qu’on ne me perde aussi :
Et qu’un demon fatal joient à vos destinées
1415 Les restes malheureux de mes tristes Années,
Par ce discours Seigneur, ne comprenés vous point
Que… ma temerités va jusqu’au dernier point
Helas reconnoisses, mais…

MAXIME

               Dans ce bon office,
Je sçay que vos bontés vous rendent ma complice,
1420 Qu’en m’accusant Madame, on vous peut condamner,
Mais l’Empereur vous aime, et vous doibt pardonner.

HONORIQUE

          (Bas 1er vers.)177
Ah : que tu connois mal les troubles de mon ame,
Je diray plus Seigneur… mais c’est trop.

MAXIME

          (La voyant longtemps sans parler.)

               Quoy Madame ?

HONORIQUE

Ah : dois je declarer mes feux* à cet ingrat ?
1425 J’aime… ouy j’aime peu le bien de cet estat.
Puis qu’enfin je deffends son mortel adversaire ?
Ah ! Seigneur est-ce aimer… Dieux est-ce aimer mon frere [L, 86]
J’ay pensé m’eschaper : ô ma langue ! ô mon coeur.

MAXIME

Madame ce grand trouble est l’effet de la peur,
1430 Et je reconnois bien que vostre ame inquiete
Ne sçauroit demeurer dans une esgalle assiette*,
Que craignant le reproche elle voudroit laisser
Le party d’un ingrat, qu’elle vient d’embrasser
Et que tantost l’honneur et la pitié la pressent.
1435 Mais quoy qu’en ma faveur ces Tyrans s’interessent,
Soyés indifferente, et ne m’honorés plus
D’une bontés funeste et de soings superflus.
Le trepas a pour moy des douceurs qu’on ignore.
Ma gloire est de perir, mourant pour Isidore,
1440 Et si sa belle main me peut fermer les yeux
Je renonce aux douceurs, qu’on gouste dans les cieux.

HONORIQUE

Ah ! que vous payés mal mes bontés apparentes
Lorsque vous les tenés si fort indifferentes.
Mais il m’est bien aizé d’interrompre leur cours,
1445 Et si j’ay travaillé* pour deffendre vos jours,
Je sçauray bien changer une lasche indulgence
Aux nobles mouvements* d’une juste vengeance
Ouy, quoy que j’aye dit que vos jours sont les miens
Pour me garentir seule, il reste des moyens
1450 Domptant cette pittié qu’un vain espoir fist naistre.     [L, 87]
Je n’auray plus de part aux interests d’un traistre.

MAXIME

Madame…

HONORIQUE

     C’en est trop, ne me parlés jamais
Quoy que vous me disiés, je vous hay desormais
Et quoy que vous faciés, ou que vous puissiés faire,
1455 Je ne vous cognois plus, que pour mon adversaire.
Je veux par vos tourments appaiser vos douleurs
Et de tout vostre sang je veux payer ces pleurs.

MAXIME

Madame vous pleurés ?

HONORIQUE

               Ouy barbare je pleure
N’en est-ce pas assés, et veux tu que j’en meure,
1460 Je suis au desespoir de voir encore le jour.

MAXIME

De quoi vous plaignés vous ?

HONORIQUE

               De quoy ? de ton Amour,
Recommence cruel, et me le dis encore :      [L, 88]
Ma gloire est de perir mourant pour Isidore
Ce sont tes mesmes mots.

MAXIME

               Et mes vrays sentiments.
1465 Mais peuvent ils causer ces grands emportements,
Et par quelle raison les excés de ma flamme*
Ont il droit d’exiter ces troubles dans vostre ame ?

HONORIQUE

Tu ne connois que trop, que mon coeur irrité
Se plaint qu’on paye mal ma générosité* :
1470 Mais j’auray la raison d’un traittement si rude,
Et sçauray me vanger de ton ingratitude,
Je te feray connoistre en l’estat où je suis
Et tout ce que je souffre, Et tout ce que je puis.
Il n’est plus de pardon je suis trop outragée
1475 Apres tant de mespris, je veux mourir vangée,
Ta mort seule a pouvoir d’appaiser ma fureur*.

OCTAVE

Madame.

HONORIQUE

          Que veux-tu ?                         {p. M, 89}

OCTAVE

               J’ay creu voir l’Empereur.

HONORIQUE

Dieux… dans mon cabinet, retire toy de grace ;
Au point de me vanger ma colere se passe,
1480 C’est assés, que je puis te perdre, si je veux
Que de foiblesse amour, acompagne tes feux*.
Je voudrois me vanger, et n’oze l’entreprendre :
L’Empereur vient.

MAXIME

               Tant mieux.

HONORIQUE

                    Garde bien de l’atendre,
Octave prens le soing de me faire obeir
1485 Fais le entrer. Ah : pourquoy ne le pouvoir hair.

SCENE III §

{p. M, 90}
VALENTINIAN, TRAZILLE, HONORIQUE, ALBIN

VALENTINIAN

(Parlant à Trazille sans voir sa soeur.)
Allés qu’on le saisisse et qu’advouant son crime
Il aprenne à parler en faveur de Maxime,
Qu’il meure l’insolent, qui m’apelle inhumain,
Quand ma juste fureur* s’arme contre un Romain,
1490 Et dit que je ne puis injustement le proscrire.
(Trazille sors et il dit les trois derniers vers en advençaent vers sa soeur.)
Ah : je leur monstreray que c’est à moy l’Empire,
Et que l’ayant quitté pour un objet ingrat
Je puis bien le reprendre avecque plus d’esclat.

HONORIQUE

He quoy Seigneur !

VALENTINIAN

          Olimbre au milieu de la place,
1495 Disoit insolament devant la populace,
Que les Romains estoient en plaine liberté,
Et que pouvant agir de leur authorité,      {p. M, 91}
Ils debvoient s’oposer au trepas de Maxime
Puisque l’on ne pouvoit veriffier son crime.

HONORIQUE

1500 Seigneur vous sçavés bien qu’il est consideré
Et qu’au bruit de sa mort le peuple a murmuré.
Qu’il servit bien le peuple ayant esté patrice178,
Et qu’il ne voudra pas endurer qu’il perisse,
Je vous ay tousjours dit que c’est mon sentiment.
1505 Maxime a trop de coeur et trop de jugement,
Pour faire une action si lasche, et si brutalle,
Mais vous ne voullés pas perdre une d’esloyalle,
Dont la seulle malice et l’animosité
Ont desseigné le coup que l’on vous a porté.

VALENTINIAN

1510 Mais Trazille sçait bien que Maxime est coupable.

HONORIQUE

          (Bas.)
Le traistre. Mais…

VALENTINIAN

               Enfin Isidore est aimable.
Et je tremble en songeant qu’un chef-d’euvre si beau
Doibt passer de mes bras dans les mains d’un bourreau,
O Dieux ! que l’amant souffre une douleur extreme,
1515 Lors qu’il est obligé de perdre ce qu’il aime,      {p. M, 92}
Et que l’on doibt le plaindre à l’instant qu’il voudroit
Tesmoigner du courage*, et qu’il ne le sçauroit,
Helas pourquoy chercher dans les jardins d’Horace179,
Un doux amusement pour flatter ma disgrace :
1520 L’amour me suit partout, il est dans mon penser
Et si je ne me pers, je ne l’en puis chasser,
O desespoir injuste ! ô matiere de larmes !
O ! Femme, mais plustost, ô demon plain de charmes !
Que de facheuses nuicts tu mesles à mes jours,
1525 Et que de longs ennuis* menacent mes amours ?
Toy qui cause mes maux puissance souveraine
Qui verse dessus nous et l’amour et la haine.
Destin qui nous entraisne avec rapidité
Force les dures loix de ta fatalité,
1530 Pour destourner le coup de ma fureur* extreme ;
Au moings pour un moment fais qu’Isidore m’aime,
Ou si tu ne veux pas la reduire à ce point,
Au moings pour un moment fais que je n’aime point,
Chere soeur que de peine, et que d’inquietude !

HONORIQUE

1535 Seigneur ne songés plus à son ingratitude,
Et pour vostre homicide ayés moings de bonté,
Elle a trop de deffauts.               {p. M, 93}

VALENTINIAN

               Elle a trop de beauté,
Que n’est elle innocente autant qu’elle est aimable,
Ou que n’est elle enfin moings belle, ou moing coupable.
1540 Juste Ciel devois tu pour enrichir son corps,
Desployer ta puissance, et tes plus grands tresors,
Pour ne l’embellir pas de ces divines flames*
Dont les saintes ardeurs forment les belles ames.
Ah ! debvois tu laisser ton chef-deuvre imparfait.

HONORIQUE

1545 C’est un monstre Seigneur ?

VALENTINIAN

               En effet, en effet,
J’ay trop de lascheté d’aimer cette cruelle,
Je ne veux plus avoir que de l’horeur pour elle,
Il faut que ma vengeance esclatte desormais.
Amour sors de mon coeur et n’y rentre jamais,
1550 Tu m’imposes des loix avec trop de foiblesse
La tendresse me choque*, et la pitié me blesse,
Pour un ingrat objet je n’en doibs plus avoir
Tu me presses en vain ; je ne la veux plus voir,
Ses yeux rallumeroient par leurs regards funestes
1555 De mon amour esteint les poityables restes,
Et mon ame rebelle aux loix de la raison,
Ne voudroit plus guerir d’un si charmant poison,      {p. M, 94}
Qu’elle meure l’ingrate.

HONORIQUE

               O transport* legitime !

VALENTINIAN

J’ay sans cesse à mes yeux l’image de son crime,
1560 Et ma triste memoire ardante à la punir
M’en forme des tableaux, que je ne puis bannir,
O rigoureux combat ; ô penible victoire !
Elle est dedans mon coeur, et dedans ma memoire :
Dans l’une avec horreur, dans l’autre avec atraits,
1565 Mais Dieux l’aime-je encore ? Ah ! ny pensons jamais !
Ah ! tout me desespere et rien ne me consolle.
Chere soeur adoucis l’ennuy* qui me desolle,
Et jusqu’apres sa mort ayant pittié de moy
Treuve bon que je sois tousjours avecque toy,
1570 Et que fuyant les lieux où furent mes delices,
Je ne m’engage point en de nouveaux suplices,
Ma court m’est importune, et je luy veux cacher
Cette mauvaise humeur, qui ne te peut fascher
Albin…

ALBIN

     Seigneur     {p. M, 95}

VALENTINIAN

               Cherchés Tibere180 en diligence,
1575 Qu’il vienne chés ma soeur, il n’est plus d’indulgence,
Je signeray sa mort malgré tous ces apas*
Entrons, je sens des maux pires que le trepas.

Fin du quatrieme Acte

ACTE V §

SCENE PREMIERE §

ISIDORE, ALCIRE

ALCIRE

Madame l’on a veu des premiers de ville
Qu’Olimbre conduisoit en poursuivant Trazille
1580 Et l’esmeute parest grande de touts costés.

ISIDORE

Maxime n’est il point parmy ces révoltés,
Que je crains… mais pourquoy cette terreur panique ?
Il doibt estre sauvé par les soings d’Honorique,
Et de tant de malheurs sa main l’a retiré.     [N, 97]

ALCIRE

1585 Vos derniers entretiens l’auront desesperé.

ISIDORE

De quelque trait flateur que la pitié me touche
Mon coeur n’a toutefois point desmenty ma bouche,
J’ay regret de le perdre et de le mal traitter
Mais tout ce que je puis est de le regretter,
1590 Les nobles mouvements* que l’honneur me suggere
Sont d’un ordre trop haut pour craindre sa colere,
Ils sont trop au desubs de ces bas sentiments,
Que la noblesse inspire à de foibles amants,
Et mes ardants desirs n’ont point pris de licence
1595 Dont les emportements blessent mon innocence.
Il est beau de se rendre à ses nobles efforts
Qui destachent l’esprit de la masse du corps,
S’il ne sçauroit m’aimer sans se rendre coupable
Il me fera plaisir de me croire haissable,
1600 Et s’il faut aujourdhuy rougir en l’estimant
Je renonce au plaisir, que j’avois en l’aimant.

ALCIRE

Ah ! c’est trop de vertu…

ISIDORE

               Ô reproche agreable !

Ce n’est que des vertus que l’excés est louable,      [N, 98]
Et lors que d’un beau trait amour nous sçait blesser
1605 Un grand coeur s’en esleve au lieu de s’abaisser,
Il faut dans les travaux* où l’honneur nous engage
Par de masles efforts tesmoigner son courage*,
Renoncer à soy-mesme, et ne point reprocher
Ce qu’on donne à la gloire encor qu’il couste cher,
1610 Helas je l’ay perdu pour sauver la patrie
Helas je l’aime encor, mais je hay sa furie,
Et quelques doux appas* qu’il estalle à mes yeux
Je n’aprehende plus de perdre un furieux,
Estrange effet du sort dont je suis poursuivie.

SCENE II

ISIDORE, ALCIRE, ALBIN, OCTAVE

ALBIN

1615 Madame l’Empereur vient de perdre la vie.

ISIDORE

La vie…     [N, 99]

ALBIN

     Il est trop vray ce grand homme n’est plus
Et sans vous amuser de discours superflus,
Il a finy ses jours par les mains de Maxime.

ISIDORE

Ah Ciel ! viens me compter la suitte de ce crime ;
1620 Suy moy…

ALBIN

     Pour prevenir* de dangereux effets :
Je m’en vays mettre un ordre aux portes du Palais,
Craignant dans ce malheur une esmeutte publique
Mais Madame, esvittés le couroux* d’Honorique,
Et ne vous trouvés point dans son appartement.

ISIDORE

1625 Compte moy donc la chose et parle asseurement*.

ALBIN

          (Montrant Octave.)
Madame Octave a veu comme elle s’est passée
Je voudrois obeir mais l’affaire est pressée.

OCTAVE

Madame l’Empereur vient d’entrer chés sa soeur,
Où ne parlant de vous qu’avec beaucoup d’aigreur,
1630 Voulant vous immoler à son juste enuie* [N, 100]
Prest d’en donner l’arrest il a perdu la vie.

ISIDORE

Mais…

OCTAVE

     Que vostre bonté m’escoutte s’il luy plaist,
La Princesse m’a dit la chose comme elle est.
Par de profonds souspirs exhallant sa tristesse
1635 Et tenant d’une main celle de la Princesse,
Couché desur181 un lit pasle et deffiguré182
Chere soeur disoit il j’en ay trop enduré,
Il faut que je la perde et que je m’en delivre
Je sçay bien que sa mort m’enpechera de vivre,
1640 Et que le trait mortel qui frapera son coeur
Passera jusqu’au mien par ma propre rigueur,
Mais n’importe… À ce mot sans parler d’avantage
Il se tourne et portant ses mains sur son visage,
Luy desroboit les pleurs qui couloient de ses yeux
1645 Quand tout d’un coup Maxime a paru dans ces lieux
Et sortant de deriere une tapisserie
Plus viste qu’un esclair guidé par sa furie,
Devant qu’on eust le temps de voir son assassin,
Luy plongera par deux fois son fer dedans le sein.

ISIDORE [N, 101]

1650 Dieux.

OCTAVE

     Alors la Princesse au desespoir reduitte,
Par un grand cry m’appelle, et tous ceux de sa suitte,
Nous entrons, et voyons l’Empereur dans son sang,
Et le fer de Maxime encore dans son flanc :
On se saisit de luy, cependant que j’essaye
1655 D’assister l’Empereur, et de fermer la playe.
Mais pour le secourir tous mes efforts sont vains
Il veut que son sang coule et me retient les mains,
D’un ton de voix mourant, n’est-ce pas Isidore,
Dit-il, si ce ne l’est, hé bien vivons encore ?
1660 Mais si je n’ay l’honneur de mourir de ses coups
Porte moy pour le moings mourir à ses genoux,
Que mon dernier souspir… là tout son corps frisonne
La mort frape son coeur, son ame s’en estonne*,
Et dans des flots de sang dispute encor son droit
1665 Cependant qu’en mes bras le corps tombe tout froit.

ISIDORE

Et Maxime…

OCTAVE

          Acablé des soldats de la garde
Alloit estre percé de coups de hallebarde*, [N, 102]
Si la Princesse n’eust empesché son trepas.
Leur commendant cent fois de ne le tuer pas
1670 Pour aprendre de luy quels estoient ses complices
Et pour le refermer à de plus grands suplices,
Mais en quelque danger qu’il soit precipitté,
Madame vous pouvés le mettre en seureté,
Mon frere qui commande aux Archers de la porte
1675 Sy vous le commandés soufrira bien qu’il sorte,
Et Julles qui le garde en cette occasion
S’excusera de tout sur la sedition*,
Comme il est son amy…

ISIDORE

               N’en dis pas d’avantage,
Et finis un discours qui blesse mon courage*,
1680 Moy que je m’interesse aux jours d’un criminel
Ah ! s’il est des coeurs bas ; le nostre n’est pas tel,
Quelques attachements que j’aye à sa personne
Je dois m’en separer quand l’honneur l’abandonne
Aussi tenant de luy tous respect superflus
1685 Puis qu’il est sans vertu, je ne le connois plus :
Va porter tes conseils* à de ces ames basses
Qui restent sans vigueur, dans les moindres disgraces,
Qui ne veullent gouster que de honteux plaisirs,
Et n’ont jamais poussé de glorieux souspirs,
1690 Ah Ciel ! quelques tourments que ta rigeur m’apreste
Enfin tu me voys calme au fort de la tempeste :      [N, 103]
Frape, frape, cruel et redouble tes coups
Je viens de recepvoir le plus mortel de tous
J’aime ce criminel, mais encor que je l’aime
1695 Je le donne à l’honneur à qui je suis moy mesme,
Et quand je pourois seule empescher son trepas
Apres ce qu’il a fait je ne le voudrois pas.

ALCIRE

Madame l’on l’ameine.

ISIDORE

          Evitons sa rencontre*
Mais… c’est icy qu’il faut que ma vertu se monstre ?
1700 Se dementiroit elle ? Ah c’est trop s’esmouvoir.

SCENE III §

[N, 104]
ISIDORE, MAXIME, OCTAVE, ALCIRE, et troupe de Gardes

MAXIME

Pour la derniere fois craignés vous de me voir,
Madame ! Ah d’un regard en cet estat funeste
Tesmoignés que pour moy quelque bonté vous reste,
Et si je fus l’objet d’une sainte Amittié
1705 Souffrés que je le dois d’une juste pittié,
Je ne demande point que malgré vostre envie
Par un secours honteux vous prolongiés ma vie,
Mon destin est remply, mes veux sont achevés
Et je meurs trop heureux puis qu’enfin vous vivés.
1710 Je vous ay delivré des noires destinées,
Dont un Tyran jaloux menaçoit vos années,
J’ay par un beau transport* desgagé vostre foy
Pour faire tout pour vous j’ay tout perdu pour moy.
Et pour vous retirer d’un malheur honorable
1715 Je n’ay point redoublé de vous estre effroyable,      [O, 105]
Par le sang d’un Tyran j’ay payé vos douleurs,
J’ay servy la patrie et j’ay vengé vos pleurs,
Et si j’en ay trop fait dans mon amour extreme,
Jay bien sceu vous vanger encore de moy mesme,
1720 Prevoyant les excés où mes miseres sont,
J’imitay prudamment ce vaillant Roy de Pont183,
Qui cacha du poison, dans son pommeau d’espée
Pour rendre de ses Dieux l’esperance trompée,
Prest à donner le coup pour qui je soupirois
1725 J’estois bien asseuré* que je vous desplairois,
Et qu’en vous delivrant malgré vostre deffence
Je debvois chastier ma desobeissance,
Je l’ay fait et prenant de ce mortel poison
J’ay disposé mon coeur à cette trahison,
1730 Luy qui plain du beau feu*, qu’inspire vostre image
N’ozoit s’abandonner aux conseils* de ma rage,
Et m’auroit resisté le plus qu’il auroit peu
Si ce venin fatal ne l’eust pas corrompu,
Helas si de mon sang sa glace esteint la flamme*
1735 Il n’obtiendra jamais ce pouvoir sur mon ame,
Le beau feu* qui la brusle a des temperaments
Qui n’ont point de commerce avec les Elements,
Et qui dans les horreurs de la nuict eternelle
M’eschauferont encor d’une ardeur immortelle.          [O, 106]

ISIDORE

          (En soupirant.)
1740 Maxime…

MAXIME

     Ah mon amour va jusqu’au dernier point !
Admirés-le Madame et ne vous rendés point.
Conservés cette audace et ce masle courage*
Qui font que je vous aime encore d’avantage,
Apres une action, dont je me dois blasmer
1745 Je rougirois pour vous, si vous vouliés m’aimer.
Je renonce aux faveurs, dont je me rends indigne,
Et je serois fasché qu’une foiblesse insigne*
Deshonorast en vous ces vertueux transports*,
Qui me firent resoudre à ces derniers efforts,
1750 Si vous ne merités mon trepas que j’apreuve,184
Vous m’ostés la douceur, qu’amour veut que j’y treuve,
Et m’empeschés d’avoir la gloire d’expirer
Pour le plus digne objet, que l’on puisse adorer,
Je ne demande point dans mon amour extreme,
1755 D’estre estimé de vous autant que je vous aime,
Mais quelque grand couroux*, qui vous puisse animer
Je ne me puis resoudre à ne vous point aimer.

ISIDORE

Helas ! aurois tu fait, si tu m’avois aimée,
Une lasche action, dont je seray blasmée,
1760 Non, non, en m’arrachant des bras de mon espoux,      [N, 107]
Tu n’as absolument servy que ton couroux*,
Tu ne pouvois souffrir, qu’il eust la recompance,
Que je debvois donner à ta perseverence,
Et ne pouvois comprendre en cette extremité*,
1765 Jusqu’où pouvoit aller ma generosité*
Mais enfin il est temps de la faire parestre
Il faut me destacher des interests d’un traistre,
Et banissant l’amour qui me parle pour luy,
Aux manes185 d’un espoux l’immoler aujourdhuy.
1770 Tu crains que je me rende et que je degenere,
Va, va, crains seulement de me voir trop severe,
Et qu’en te poursuivant avec trop de rigueur,
Je ne te donne lieu d’abaisser ce grand cœur.
Tu dis que du poison pris avant ce grand crime
1775 Me debvroit apaiser, te rendant ma victime,
Mais par quelle raison prenois tu desur186 toy
Le droit de te punir qui n’estoit deu qu’à moy ?
Pourquoy m’enuiois* tu la superbe victoire
D’immoler en ton sang mes plaisirs à ma gloire,
1780 Et conoissant mon cœur pourquoy pretendois tu
Par ta noire fureur* d’instruire ma vertu ?
Par du contre poison fais que l’on te guerisse
Pour ne t’espargner par la peine du supplice,
Là ton coeur, mais quel bruit ? Dieux !     [O, 108]

SCENE IV §

ISIDORE, MAXIME, OCTAVE, ALCIRE, OLIMBRE, TRAZILLE, coeur du peuple Romain

LE PEUPLE

          (D’une voix commune.)
                    Seigneur liberté.

OLIMBRE

1785 Soldats n’avancés pas, il est en seureté.

MAXIME

Dieux ! Olimbre…

OLIMBRE

          Seigneur le Ciel qui vous rend libre,
Veut encor vostre bras pour affrenchir le Tibre,
Et le peuple Romain dans son juste couroux*,
Se souvient des biensfaits qu’il a receu de vous.
1790 Il s’en alloit vanger la cruelle disgrace
De la divine Eudoxe187, et du vaillant Ursace188,
Ne pouvant plus souffrir l’outrage qu’on faisoit      [O, 109]
À la mesme189 vertu que l’on tyrannisoit,
Mais par d’autres desseins* vostre main genereuse*
1795 En perdant un Tyran, va rendre Rome heureuse.
Vous avés prevenu le coup qu’elle attendoit,
Et luy donnés bien plus qu’elle ne demandoit,
Possedés la Seigneur d’un esprit plus tranquille
Nul de vos ennemys ne reste, que Trazille,
1800 Luy qui m’auroit perdu sans un puissant secours,
Quand j’animois le peuple à défendre vos jours
Mais alors Phocion par un bonheur extreme
A commencé l’esmeutte et l’a saisi luy mesme
Cependant que le peuple en sa juste fureur*
1805 Cryoit vive Maxime et meure l’Empereur.     [O, 110]

SCENE V §

ISIDORE, MAXIME, OLIMBRE, OCTAVE, ALCIRE, HONORIQUE, LE PEUPLE, TRAZILLE

HONORIQUE

     (Surprise de voir Maxime et courant donner ordre à la sedition*.)
Quoy Romains est-ce ainsi que vostre coeur s’exprime
Flatant un criminel loing de punir son crime ?

OLIMBRE

Ne croyés plus avoir de droit sur les Romains,
Madame, Rome est libre, et n’est plus dans vos mains,
1810 Seigneur pour perdre un traistre, animés votre haine
Et venés recevoir la marque souveraine.
Le peuple…

MAXIME

     C’est assés ô généreux amis.
Vous souhaittés de moy plus qu’il ne m’est permis
Mais si quelque bonté peut vous rester encore      [O, 111]
1815 Donnés tous vos respects à ma chere Isidore,
Puisque je vis en elle ; ayés soing de ses jours
Et quand je seray mort honorés la tousjours,
Un poison violent dont je sens les attaintes
N’exige icy de vous, que de legeres plaintes,
1820 Je ne demande point le haut gouvernement,
Donnés à mes douleurs un souspir seulement,
Et m’accordés enfin bien plus qu’une Couronne
En regrettant pour moy le bien que j’abandonne.

OLIMBRE

Dieux…

MAXIME

     Mais c’est trop laisser Trazille dans les fers*,
1825 Délivrés-le.

OLIMBRE

     Seigneur…

MAXIME

          (À Trazille.)
          Je plains vos maux soufferts,
Dedans mon souvenir vostre crime s’efface :
Mais au pieds d’Isidore alés m’en rendre grace. [O, 112]

TRAZILLE

Ah Seigneur ! c’est avoir encor trop de bonté.

ISIDORE

          (Bas.)
Ah c’est trop de douleur !

HONORIQUE

               (Bas.)
               C’est trop de lascheté ;
1830 Fuyons d’un lieu fatal, où tout nous abandonne.

TRAZILLE

          (En la retenant.)
Quoy n’advouerés vous pas la grace qu’on me donne,
Princesse, et ne sçaurois-je esperer un beau jour ?

HONORIQUE

          (En luy jettant un poignard.)
Suy moy, voila de quoy me preuver ton amour.

MAXIME

Arrestés lés, et vous trop charmante Isidore
1835 Source de mes plaisirs, seul objet que j’adore,
Il faut dans les malheurs, dont je suis combatu,
Faire armes aujourdhuy de toute ma vertu,
Je puis en prolongeant le cours de mes années
Par du contrepoison faire mes destinées,
1840 Mon sort est dans mes mains, et malgré tous les Dieux
Je puis aujourdhuy vivre, ou mourir pour vos yeux.
Mais si je vous despleus, il est bien raisonnable      [P, 113]
De servir vostre haine, et de perdre un coupable
Au moins en cet estat quand je me puniray.
1845 Plus je seray puissant, plus je vous donneray.
Cognoissés maintenant si l’interest m’engage,
Si pour vous posseder j’animay mon courage*
Et respandis le sang de ce monstre amoureux
Ou pour vous delivrer, ou pour me rendre heureux.
1850 Helas ; je sens desja mon coeur dans la foiblesse.

OLIMBRE

Hé Seigneur permettés.

ISIDORE

               Helas !

MAXIME

               Que l’on me laisse.
He Madame veuillés me veoir et me parler
Icy vostre grand coeur se pourra signaler
Voyés encor ce fer teint de sang.

ISIDORE

                    Ah barbare !
1855 Ton amour est estrange et ta confiance est rare,
Ta generosité* dans l’excés des douleurs
L’emportant sur la mienne est digne de mes pleurs
Il faut qu’un grand effort arrache de mon ame      [P, 114]
Quelques mourants tesmoins du foible d’une femme,
1860 Et qu’en plaignant ton sort je recoive de toy
L’insensibilité que je croyois en moy.
Je cede, mais au moins cette foiblesse est telle
Qu’elle ne rendra point ma pitié criminelle.
Je ne m’abaisse point à ces honteux souspirs,
1865 Qui flattent les douleurs par l’espoir des plaisirs
Je renonce aux douceurs dont pour moy tu te prives :
Et loing de te vouloir conseiller* que tu vives
Lors que par ton trepas tu punis ton forfaict
Je te l’ordonnerois si tu ne l’avois faict.
1870 Mais quelque fermeté que la vertu me donne
Mon esprit s’en esmeut, et mon coeur s’en estonne*.
Mon sang par un instinct qu’on ne peut exprimer
Me refuse l’ardeur qui me doit animer,
Et d’un glaçon mortel veut atiedir ces flammes*
1875 Qu’un veritable honneur inspire aux grandes ames.
Ah dieux, Injustes dieux versés encor sur nous
Tout ce que vous avés de fiel, et de courroux*.
Abandonnés ma vie à ces noires furies
Qui vous rendent fameux par tant de barbaries
1880 Que leur bruslants aciers fecondant vos rigeurs
En dechirant mon cœur, m’accablent de langueurs
Et que tant de tourments signallent ma constance
Que mes derniers souspirs lassent vostre vengeance
Idoles criminels190, de nos foibles esprits,
1885 Dieux cruels ! mais helas ! où s’emportent mes cris ?     [P, 115]
Non : dedans les excés d’un mal inconsolable
Cet aveugle transport*, doibt estre pardonnable.
Ah ! donnés moy ce fer teint de sang : mais ô Dieux !
Quel soudain mouvement* me saisit en ces lieux,
1890 Je sens dedans mon cœur une vapeur de glace ;
Qui le serre et l’estouffe ! Ah destin.

MAXIME

                    Hé de grace,
Souffrés que l’on vous meine en vostre appartement.

ISIDORE

Je sens bien que je touche à mon dernier moment :
Dedans cette contrainte, une noble foiblesse
1895 Veut que je meure icy de joye, et de tristesse,
Et douleur en sçachant ce que tu perds pour moy :
Et de joye en voyant un coup digne de toy,
Adieu ne me plains point.

MAXIME

          Helas !

ISIDORE

               Je pers la vie,
Recognois maintenant, si tu m’as bien servie.
[P, 116]

OLIMBRE

          (Voyant Maxime qui tasche de la suivre.)

1900 Elle est morte ; Seigneur où voulés vous aller.

MAXIME

La voir.

OLIMBRE

          Taschés plustost de vous en consoler,

Que du contrepoison, nous rende ce grand homme,
De qui nous esperons la liberté de Rome.

MAXIME

Dans le cruel estat dont je ressens les coups
1905 J’ay fort peu de memoire ; et de Rome, et de vous,
Apres tant de malheurs, dans mon amour extreme
Je ne recognois plus, ny les Dieux, ny moy-mesme.
Si vous m’estes amis, loing de me secourir,
Aydés à ce poison, qui me fera mourir,
1910 À son effort trop lent, joignés un coup d’espée.

OLIMBRE

Plustost qu’à vous guerir ma main soit occupée.

MAXIME

Je ne sçaurois guerir, que par un prompt trespas
Percés ce coeur… mais quoy vous ne le faites pas,
Une lache pitié, vous rend inexorable      [P, 117]
1915 O cruauté du fort ! ô destin lamentable !
Je ne veux que la mort, et ne la puis avoir.
Isidore…

OLIMBRE

          Seigneur, vous n’irés point la voir ;

Ce spectacle funeste.

MAXIME

               Ah souffrés cette enuie*.

Elle seulle est enfin la source de ma vie,
1920 C’est en la revoyant.

OLIMBRE

               Non Seigneur, c’est en vain.

MAXIME

O secours haissable ! Amy trop inhumain,
Ah ! vous ne sçavés pas qu’Isidore a mon ame,
Que nous sommes bruslés d’une pareille flamme*,
Et que dans le tombeau, sa belle ombre m’attend
1925 Ah ! je leur parle en vain, personne ne m’entend,
Mais pour me secourir, c’est assés de ma rage
De cent coups redoublés, meutrissons mon visage,
Arrachons ces cheveux, et qu’un dernier effort,
Me livre en triomphant dans les bras de la mort,
1930 Faisons couler mon sang. Ah ! la douleur m’emporte.      [P, 118]

OLIMBRE

Seigneur, si vous mourés nostre esperance est morte.
Souffrés…

MAXIME

          Ah ! si jamais j’estois vostre Empereur,

Vous ne verriés de moy que des traits de fureur*,
Mais helas je succombe ! ah ma chere Isidore.

OLIMBRE

1935 Il faut le secourir tandis qu’il vit encore,
Pendant cette foiblesse il n’empeschera pas
Ce qui le peut sauver des portes du trepas.

FIN

[XVII]

Extraict du Privilege du Roy §

Par grace et Privilege du Roy, donné à Paris le 9 novembre 1648. Signé, par le Roy en son Conseil, Le Brun. Il est permis à Toussainct Quinet, Marchant Libraire à Paris, d’imprimer ou faire imprimer, un Livre intitulé La mort de Valentinian, et ce durant le temps de sept ans, à compter du jour que ledit Livre sera achevé d’imprimer. Et defenses sont faites à tous Imprimeurs, et Libraires, d’en imprimer, vendre et distribuer d’autre impression que de celle dudit Quinet, ou ses ayant causes sous peines au contrevenant et de trois mil livres d’amande, confiscation des Exemplaires, et de tous despens dommages et interests, ainsi qu’il est plus au long porté par lesdites lettres.

Achevé d’imprimer le 27 May 1648.

     Les Exemplaires ont esté fournis.

LEXIQUE §

Altier / altiere
Adjectif : fier. (Richelet, 1680)
V. 342 et 609
Apas / appas
Substantif masculin : un charme puissant. (Richelet, 1680)
V. 175, 990, 1576 et 1612
Asseurer
Verbe : plusieurs significations au XVIIe siècle. Sens 1. garantir ; Sens 2. Discerner. (Godefroy, 1881) Dans notre texte, seul le sens 1 semble être accepté.
Dérivé : asseurement (adverbe, au vers 1625)
V. 119, 298, 411, 603, 1238 et 1625
Assiette
Substantif féminin : une manière de placer une chose sur une autre pour la rendre plus stable. S’emploie également au sens figuré, pour des choses plus spirituelles, par exemple « l’assiette de son âme. » (Furetière, 1690)
Épitre et v. 1431
Choquer
Verbe : plusieurs significations au XVIIe siècle.
- Heurter physiquement avec violence.
- Offenser.
V. 684 et 1087, 87 (sous la forme dérivée choquant) et v. 1355 (sous la forme conjuguée choque)
- Blesser légèrement. (Furetière, 1690)
Conseil
Substantif masculin : plusieurs significations au XVIIe siècle.
Avis que l’on donne.
V. 296, 658, 869, 944, 1106, 1108, 1686 et 1731
Décision prise ou à prendre.
Épitre et aux v. 315, v. 656 et v. 664
Un conseil royal. (Académie, 1694, 1re édition)
V. 1137 et 1203
Courage
Substantif masculin : plusieurs significations au XVIIe siècle.
Sens 1. Ardeur et force.
p. [V], [VI] et [IX] de l’épitre et v. 57, 338, 434, 463, 513, 685, 729, 805, 885, 952, 1085, 1517, 1742, 1607 et 1679
Sens. 2. lâcheté. (Furetière, 1690)
Couroux / courroux
Substantif masculin : colère, souvent assimilée à une grande douleur. (Huguet, 1925)
Decevant
Adjectif : qui trompe. (Académie, 1740, 3e édition)
V. 276 et 572
Dessein
Substantif masculin : un projet, une intention. (Académie, 1694, 1re édition)
V. 307, 344, 413, 432, 435, 463, 539, 575, 628, 971, 1400 et 1794
Enuy / ennuy / ennui / enuie
Substantif masculin : relatif au chagrin, à la douleur. (Furetière, 1690)
V. 148, 186, 273, 283, 879, 880, 942, 1066, 1192, 1525, 1567, 1630 et 1918
Dérivé ennuyeux
V. 375
Estonner
Verbe : vive émotion causée par une surprise (« être étonné ») mais peut aussi caractériser un ébranlement psychologique plus profond encore.
v. 30, 325, 475, 1663 et 1871
Extremité / extremitté
Substantif féminin : ce qui termine une chose. S’emploie également au sens figuré pour désigner des choses plus spirituelles ; les vices étant considérés comme les extrémités de l’âme et il est mauvais de les atteindre. (Furetière, 1690)
V. 407, 547, 720 et 1764
Feu / feux
Substantif masculin : s’emploie au sens figuré pour désigner la vivacité de l’esprit ou l’ardeur des passions. (Furetière, 1690)
Attention à ne pas le confondre avec le substantif masculin qui désigne le feu c’est-à-dire la combustion chimique.
V. 12, 39 et 620
Fer
Substantif masculin : désigne les chaînes aux pieds et aux mains qui emprisonnent un homme et, par extension, au sens figuré, désigne la passion amoureuse qui emprisonne le cœur d’un homme. (Furetière, 1690)
V. 255, 385, 455, 508, 529, 903 et 1824
Flasme / flame / flamme
Substantif féminin : s’emploie au sens figuré pour désigner les passions. (Furetière, 1690) Attention à ne pas le confondre avec le substantif féminin qui désigne la flamme c’est-à-dire la combustion chimique liée au feu. Dans notre texte, seul le sens figuré semble être accepté.
Dérivé : enflamer
V. 744
Fureur
Substantif féminin : grande colère qui peut entraîner jusqu’à la folie. De ce fait, la fureur peut désigner une émotion qui pousse un homme à faire des choses extraordinaires. (Académie, 1694, 1re édition)
Genereux / genereuse
Adjectif : plusieurs significations au XVIIe siècle.
Sens 1. de nature noble.
P. [V], [VIII], [XIII] et [XIV] et v. 108, 485, 697, 799, 889 et 1310
Sens 2. Vaillant. (Académie, 1687)
V. 697, 1044, 1045 et 1794
Générosité
Substantif féminin : qui a de la grandeur d’âme, noble. (Académie, 1687)
Hallebarde
Substantif féminin : une arme longue et pointue. (Godefroy, 1881)
V. 1334 et 1667
Insigne
Adjectif : remarquable, qui se fait distinguer de ses semblables. A autant une bonne qu’une mauvaise connotation. (Furetière, 1690)
V. 410, 813 et 1747
Interdit
Adjectif : plusieurs significations au XVIIe siècle.
Sens 1. être empêché de quelque chose.
V. 612
Sens 2. être étonné. (Furetière, 1690)
V. 476
Mouvement
Substantif masculin : s’emploie au sens figuré pour désigner les pulsions de la passion, le plus généralement la passion amoureuse. (Académie, 1687)
P. [IV] et [V] de l’épitre et v. 379, 659, 735, 890, 1288, 1447, 1590 et 1889
Prevenir
Verbe : plusieurs significations au XVIIe siècle. Sens 1. Anticiper ; Sens 2. Gagner l’esprit de quelqu’un (« on l’a prévenu ») ; Sens 3. Avoir de la prétention (« être prévenu »). (Richelet, 1680) Dans notre texte, seul le premier sens semble être accepté.
Occurrences : vers 1028, 1350 et 1620
Rencontre
substantif féminin : la jonction de deux éléments. (Furetière, 1690)
V. 1230
Rencontrer
Verbe : plusieurs significations au XVIIe siècle.
Sens 1. Trouver, tomber dessus par hasard.
P. [V] de l’épitre et v. 54
Sens 2. Réussir dans ses conjectures. (Furetière, 1690)
V. 1082
Sedition
Substantif féminin : soulèvement du peuple. (Richelet, 1680)
Severité
Substantif féminin : rigueur. (Richelet, 1680)
V. 100, 244, 330, 667, 952 et 1351
Transport
Substantif masculin : s’emploie au sens figuré pour désigner l’ardeur de la passion et le trouble de l’âme. (Furetière, 1690)
Travailler
Verbe : plusieurs significations au XVIIe siècle. Sens 1. tâche pénible à accomplir ; Sens 2. causer de la peine, tourmenter. (Acadaémie, 1718, 2e édition) Dans notre texte, seul le sens 2 semble être accepté.
V. 821, 880, 899, 936 et 1445
Travaux
Substantif masculin (toujours au pluriel) : actes héroïques. (Furetière, 1690)
V. 304, 947, 1286 et 1606

BIBLIOGRAPHIE §

Sources §

Corpus : §

DE LA TESSONERIE, Gillet, La Mort de Valentinian et d’Isidore, Paris, Toussaint Quinet, 1648.

DE LA TESSONERIE, Gillet, La Mort de Valentinian et d’Isidore, Lyon, Claude La Rivière, 1656.

Pièces de théâtre : §

CORNEILLE, Pierre, Polyeucte, éd. Claude Bourqui et Simone de Reyff, Paris, Le Livre de Poche, 1988.

DE LA TESSONERIE, Gillet, Le Desniaisé, édition critique établie par Émilie Duruisseau sous la direction de Georges Forestier, 2004 (via le site de la Bibliothèque Dramatique : http://bibdramatique.huma-num.fr/gillet_deniaise).

DE LA TESSONERIE, Gillet, Le Triomphe des cinq passions, édition critique établie par Bran Raluca-Dana sous la direction de Georges Forestier, 1999 (via le site de la Bibliothèque Dramatique : http://bibdramatique.huma-num.fr/gillet_triomphedespassions).

L’HERMITE, Tristan, La Mariane, éd. Guillaume Peureux, Paris, Garnier Flammarion, 2003.

RACINE, Jean, Athalie, éd. Georges Forestier, Paris, Gallimard, coll. Folio théâtre, 2001.

Autres textes : §

ARISTOTE, Poétique, éd. Michel Magnien, Paris, Le Livre de Poche, ré-éd. 2019.

ARISTOTE, Rhétorique, éd. Pierre Chiron, Paris, Garnier Flammarion, 2007.

DE SCUDÉRY, Madeleine, Clélie, histoire romaine, éd. Delphine Denis, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 2013.

OVIDE, Les Héroïdes, Gallimard, coll. Folio classique, ré-éd. 2018.

Instruments de travail §

Bibliographies : §

CIORANESCU, Alexandre, Bibliographie de la littérature française du XVIIe siècle, Paris, éd. CNRS, 1965-1966 (en 3 vol.).

KLAPP, Otto, Bibliographie d’histoire littéraire française, Francfort, Klosterman, de 1958 à 2015.

Dictionnaires : §

ACADÉMIE, Dictionnaire, 1694 (1re édition) et 1718 (2e édition).

FURETIÈRE, Dictionnaire Universel, 1690.

GODEFROY, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, 1881.

HUGUET, Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, 1925.

LA CURNE, Dictionnaire historique de l’ancien langage françois ou Glossaire de la langue françoise depuis son origine jusqu’au siècle de Louis XIV, 1697.

MORERI, Louis, Le grand dictionnaire historique, ou le mélange curieux de l’histoire sainte et profane…, 1674.

PARFAICT, François et Claude & D’ABGUERBE Godin, Dictionnaire des théâtres de Paris, contenant toutes les pièces qui ont été représentées jusqu’à présent…, 1756, Tome VI (en 7 vol.).

SANCIER-CHATEAU, Anne, Introduction à la langue du XVIIe siècle, vol. I, vocabulaire, Paris, Nathan, 1994.

RICHELET, Dictionnaire françois : contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise, ses expressions propres, figurées et burlesques, la prononciation des mots les plus difficiles, le genre des noms, le régime des verbes…, 1680.

Grammaire et ponctuation : §

CATACH, Nina, La Ponctuation, Paris, PUF, 1994.

FOURNIER, Nathalie, Grammaire du français classique, Paris, Belin, 1998.

NARJOUX, Cécile, Le Grevisse de l’étudiant : grammaire graduelle du français, Paris, De Boeck Supérieur, 2018.

RACINE, Jean, « Lire Racine » dans Œuvres Complètes, vol. I, théâtre et poésies, éd. G. Forestier, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1999.

RIFFAUD, Alain, La Ponctuation du théâtre imprimé au XVIIe siècle, Genève, Droz, 2007.

Bibliographie critique §

Ouvrages sur l’histoire du théâtre des XVIIe et XVIIIe siècles : §

DEIERKAUF-HOLSBOER, Sophie Wilma, L’Histoire de la mise en scène dans le théâtre français de 1600 à 1657, Genève, Slatkine Reprints, 1976.

LACROIX, Paul, Bibliothèque dramatique de Monsieur de Soleinne, catalogue dirigé par P.L. Jacob, Paris, Alliance des arts (éditeur scientifique), 1843, tome I.

LANCASTER, Henry Carrington, A History of French Dramatic Literature in the Seventeenth Century, Baltimore, the Johns Hopkins Press, 1929-1942 (5 part. en 9 vol.).

PARFAICT, François et Claude, Histoire du théâtre français depuis son origine jusqu’à présent…, 1745-1749 (en 15 vol.), tome VII.

PASQUIER, Pierre éd., Le Mémoire de Mahelot, Paris, Honoré Champion, 2005.

PASQUIER, Pierre & SURGERS Anne, La représentation théâtrale en France au XVIIe siècle, Paris, Armand Colin, 2011.

Ouvrages sur les genres, les formes et les théories dramatiques : §

CORNEILLE, Pierre, Trois discours sur le poème dramatique, éd. B. Louvat et M. Escola, Paris, Garnier Flammarion, 1999.

FORESTIER, Georges, Esthétique de l’identité dans le théâtre français (1550-1680). Le déguisement et ses avatars, Genève, Droz, 1988.

FORESTIER, Georges, Essai de génétique théâtrale : Corneille à l’œuvre, Genève, Droz, nouvelle éd. 2004.

FORESTIER, Georges, Introduction à l’analyse de textes classiques, Paris, Armand Colin, nouvelle éd. 2017.

FORESTIER, Georges, La tragédie française. Règles classiques, passions tragiques, Paris, Armand Colin, coll. U, ré-éd. 2016.

LOUVAT, Bénédicte, Poétique de la tragédie, Paris, SEDES, 1998.

SCHERER, Jacques, La dramaturgie classique en France, Paris, Nizet, 2001.

Articles §

DUMORA, Florence, « Entre clarté et illusion : l’enargeia au XVIIe siècle », Littératures classiques, n° 28 « Le style au XVIIe siècle », automne 1996, p. 75-94.

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PELCKMANS, Paul, « La Prémonition et ses à-peu-près dans le théâtre de Tristan L’Hermite », Francofonia, n° 6, printemps 1984, p. 119-126.

VEILLARD, Christelle & MURGIER Charlotte, « Introduction : Rêve et imagination : approches antiques », Cahiers philosophiques, n° 159, 2019/4, p. 5-8.

Thèses §

BARBILLON, Chrystelle, Mode narratif, mode dramatique : l’adaptation théâtrale de fiction narrative au XVIIe siècle en France, Université Sorbonne Paris IV, 2012.

DAVID, Hélène, Le Songe au XVIIIe siècle, ou la mise à l’épreuve du sujet et de ses limites : l’exploration des confins, Université Charles de Gaulle, Lille III, 2016.

DUMORA, Florence, L’Œuvre nocturne : songe et représentation au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. Lumière classique, 2005.

SITOGRAPHIE §

Bibliothèque dramatique, réalisée par le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises) 17e-18e siècles de Sorbonne Université et du CNRS.

Disponible sur http://bibdramatique.huma-num.fr

Deux visages de L’Astrée [en ligne], Eglal Henin, 2005.

Disponible sur https://astree.tufts.edu

Grand Corpus des dictionnaires 9e-20e siècles [en ligne], édition réalisée par Classiques Garnier Numérique, 2019.

Disponible sur https://www-classiques-garnier-com.janus.biu.sorbonne.fr/numerique-bases/index.php?module=App&action=FrameMain

Répertoire du théâtre français imprimé au XVIIe siècle [en ligne], Alain Riffaud, réalisation technique par Christophe Schuwey, 2009.

Disponible sur https://repertoiretheatreimprime.yale.edu