Puget de la Serre, Jean

1642

Thomas Morus ou Le Triomphe de la foy, et de la constantce. Tragédie en prose

Édition de Gautier Devaux
publié par Pascale Langlois pour le CELLF , license cc.
Source : [Gallica]
Ont participé à cette édition électronique : Bénédicte Louvat (CELLF 17e-18e/Université Paris-Sorbonne) et (?).
THOMAS MORUS
OU
LE TRIOMPHE
DE LA FOY, ET
DE LA CONSTANCE.
TRAGEDIE EN PROSE.
TRAGEDIE EN PROSE

Dédiée à Madame la Duchesse d’ESGUILLON,

PAR MONSIEUR DE LA SERRE.

[Fleuron]

À PARIS,
Chez AUGUSTIN COURBE’, Libraire et Imprimeur de Monsieur
Frere du Roy, dans la petite Salle du Palais,
à la Palme.

M. D C. XXXX II.
AVEC PRIVILEGE DU ROY

A MADAME,
MADAME
LA DUCHESSE
D’ESGUILLON1.
MADAME,


J’ay si fort épuré cét Ouvrage, avant que vous le presenter, que vous n’y trouverez rien de profane2. C’est une Histoire où la Constance et la Foy triomphent également ; et si la tyrannie d’un Prince amoureux la rend [n.p.] toute funeste, vous n’y verrez que des Martyrs. Mais je suis fort aise qu’elle me serve d’occasion à faire voir au Public, que je sçay subir avec toute sorte de respect la Loy de ses Oracles, lorsqu’ils publient par toute la Terre, que vous en estes un des plus riches ornemens. Il est vray, Madame, que la Renommée m’a appris, qu’encore que la Fortune vous ait fait present de toutes ses faveurs, elle ne vous a rien donné qui ne soit3 digne de vostre merite ; comme estant eslevé à une si haute estime parmy celles de vostre Sexe, que les plus ambitieuses d’honneur* n’aspirent qu’à celuy de vous pouvoir imiter, pour se rendre accomplies en toutes choses : Et comme cette gloire que vous possedez ne réjalit à plein sur vous que par le mépris que vous en faites ; Vostre humilité aujourd’huy est le plus superbe4 de vos titres, puis qu’elle vous fait regner absolument dans les cœurs, où la Puissance et la Tyrannie n’ont jamais pû establir leur Em- [n.p.] pire5. Que la Nature* ait rendu illustre vostre berçeau, c’est un avantage que beaucoup d’autres peuvent partager avec vous ; Mais que le Ciel vous ait fait naistre en Terre, pour y estre un continuel objet d’admiration* à tout le monde, fors qu’à vous seule ; c’est une grace si particuliere, qu’elle ne vous est commune qu’avec le Soleil6. En effet, Madame, quand je considére que vostre Grandeur et vostre Beauté, que vostre Esprit et vostre Vertu* cherchent inutilement leur exemple ; et que dans ce comble d’honneur* et de felicité où je vous voy eslevée, vous vous rabaissez jusques au point d’estre insensible, et à l’un et à l’autre, comme si vous ne sçaviez pas encore qui vous estes ; Je ne m’estonne pas si les termes me manquent pour vous loüer dignement, puis que cette sorte de Perfection est plus Divine que mortelle. Voila les veritez, Madame, que j’ay apprises en divers lieux, et en diverses sortes de lan- [n.p.] gues, sans avoir l’honneur d’estre connu de vous7 ; Et comme cette voix publique remplit tout, de mesme que l’air qui l’anime, je ne suis que l’Echo de son raisonnement. Ce qui m’oblige de dire encore après elle, que je dois estre toute ma vie,
MADAME,
Vostre tres-humble, et tres-obeïssant serviteur,
PUGET DE LA SERRE.

Noms des Acteurs.

HENRY huictiesme, Roy d’Angleterre.

LA REYNE son Espouse, niepce de Charles Quint.

ARTHENICE, appellée Anne de Boulan, Maistresse du Roy.

AMELITE sa Mere.

CLEONICE, parente de la Reyne.

THOMAS MORUS, Chancelier.

POLEXANDRE, Favory du Roy.

Le Duc de Sofoc8.

POLEMON.

LIDAMAS,

[DAMON,]

Et CLEANTE, Conseillers.

CLORIMENE, Fille unique de Thomas Morus.

Le Capitaine des Gardes.

LE TRIOMPHE DE LA FOY 
ET DE LA CONSTANCE;
TRAGEDIE. §

ACTE PREMIER §

SCENE PREMIERE. §

THOMAS MORUS, ET LE DUC DE SOFOC

          LE DUC DE SOFOC.

Monsieur, pourquoy resistez-vous aux volontez du Roy ?

          THOMAS MORUS.

Je ne sçaurois estre complaisant à son crime : Il {p. 2} veut repudier la Reyne sans suject : Il veut changer de Religion, pour authoriser d’un pouvoir absolu* ses secondes Nopces9; et je donneray des loüanges à ses pernicieux desseins ? Non, non, Monsieur, je n’ay pas assez de lâcheté, pour appuyer de mes conseils une si funeste entreprise.

          LE DUC.

On ne raisonne jamais avec son Souverain.

          THOMAS MORUS.

A quoy nous sert donc la Raison* ?

          LE DUC.

A luy obeyr, quand il commande.

          THOMAS MORUS.

Encore que je sois né son suject, je ne veux pas mourir son esclave : Si j’ay une vie à perdre, j’ay une Ame à sauver.

          LE DUC.

Ne sçavez-vous pas que celuy qui fait les Loix, est au-dessus d’elles ?

          THOMAS MORUS.

Je sçais bien que les hommes qui font les Loix les peuvent violer quand il leur plaist : mais cel- [A ij, 3]les de nostre Religion Chrestienne et Catholique ne sont pas de leur institution. Dieu les a escrittes de son sang et de sa main10 ; celle de sa Majesté n’a pas le pouvoir d’en effacer les characteres*.

          LE DUC.

Les Sages du siecle n’ont point d’autre modelle en toutes leurs actions que celuy de leurs Princes11 ; ils suivent aveuglément leurs sentiments, sans murmurer, et sans se plaindre.

          THOMAS MORUS.

La Sagesse du monde* est une Folie devant Dieu12 : je ne suis point aveugle, pour suivre aveuglément les volontez du Roy : Les maximes13 de ma conscience me seront tousjours plus considerables que celles de l’Estat.

          LE DUC.

Ce sont des discours d’un mauvais Politique*.

          THOMAS MORUS.

Ce sont des raisons d’un bon Chrestien.

          LE DUC.

Croyez-vous resister tout seul à une Puissance absoluë* ?

          THOMAS MORUS.                              {p. 4}

Vous imaginez-vous que tout le monde ensemble me puisse faire changer de Foy ?

          LE DUC.

La Raison* obeyt, quand la Force commande14.

          THOMAS MORUS.

Le tonnerre se fait ouyr, quand la Tyrannie veut regner.

          LE DUC.

La cholere des Roys est aussi redoutable que la foudre du Ciel.

          THOMAS MORUS.

Je ne crains ny l’une ny l’autre dans mon innocence*.

          LE DUC.

Estes-vous innocent* de desobeyr à vostre Prince ?

          THOMAS MORUS.

Ouy, puis que mon obeïssance seule me peut rendre criminel.    

          LE DUC.                              {p. 5, A iij}

N’est-ce pas le devoir de vostre charge d’authoriser ce que le Roy desire15 ?

          THOMAS MORUS.

Mon serment ne m’oblige d’approuver que ce qui est juste et raisonnable.

          LE DUC.

Le Roy ne vous a donc faict son Chancelier que pour luy contredire.

          THOMAS MORUS.

Sa Majesté m’a mis une partie de son authorité entre les mains, pour en user comme je doy.

          LE DUC.

Je n’eusse jamais cru qu’un homme de vostre aage eût raisonné si mal.

          THOMAS MORUS.

Je n’eusse jamais cru qu’une personne de vostre condition m’eût tenu ce langage.

          LE DUC.

Je vous ay dit la Verité.

          THOMAS MORUS.

Je vous ay faict connoistre la Raison*.

          LE DUC.                                   {p. 6}

La Raison* a deux visages ; châcun la regarde de son costé.

          THOMAS MORUS.

Je la considere tousjours du costé droit16.

          LE DUC.

C’est vostre opinion.

          THOMAS MORUS.

Ce sera celle des plus sages.

          LE DUC.

Châcun abonde en son sens.

          THOMAS MORUS.

Le mien ne me sçauroit tromper dans le chemin que je tiens : bon soir Monsieur17.

          LE DUC

seul.

Le Roy n’en est pas là où il pense : ce vieux Politique* en s’opposant à ses desseins, en retardera le succez : mais si sa Majesté suit mon conseil, elle jettera de nouveaux fondements de son authorité sur les cendres de ce Rebelle18. Elle a beau chercher son contentement ; elle ne le trou- {p. 7}vera jamais que dans le tombeau de ce Chancelier.

SCENE II. §

LA REYNE, ET CLEONICE sa parente.

          LA REYNE.

Chere Cousine, as-tu jamais veu une Princesse plus mal-heureuse que moy ? Que me sert-il de commander à un nombre infini de sujets, si le plus miserable* de tous est encore assez heureux pour me donner de l’envie ? La gloire de mon berceau19, et la grandeur de ma Fortune, ne me servent qu’à mesurer la profondeur des abysmes, où je seray bientôt precipitée. Le Roy me hayt avec excez, parce que je l’ayme extremement ; et apres m’avoir osté son cœur, il l’a donné à une autre, avec cette esperance de porter bien-tost la qualité de Reyne20. Mais quoy que son mépris me poursuive jusques à la mort, ma douleur sera tous-jours muette ; puis que son silence accourcira mes jours, sans troubler le repos des siens21.

          CLEONICE.

Il n’y a point d’apparence, Madame, que le Roy {p. 8} se porte à une extremité où il y va de son honneur*, aussi bien que de vostre dommage.

          LA REYNE.

Dequoy n’est point capable un Amoureux, durant le Regne de sa Passion, quand elle est accompagnée d’une Puissance absoluë* ! Tu ne le cognois pas : le feu qui le devore est son seul Element22 : il prevoit son mal-heur : il recognoit sa faute : mais son mal-heur luy plaist aussi bien que son crime ; et tous les deux ensemble preparent mon Tombeau23.

          CLEONICE.

Voudroit-il se servir de son pouvoir absolu*, pour se ruyner soy-mesme ?

          LA REYNE.

De l’humeur* qu’il est, tout luy est indifferent, pourveu qu’il se contente : ses passions regnent esgalement avec luy : si le mal-heur qui panche sur sa teste n’y tombe à mesme temps, il n’en craint plus le coup, et se mocque de la menace24.

          CLEONICE.

Quand il auroit le dessein de repudier Vostre Majesté sa puissance ne s’estend pas jusques là : il faut de necessité qu’il consulte l’Oracle de l’Eglise25.    

          LA REYNE.                                   {p. 9, B}

Il l’a desja fait par compliment26 ; mais au reffus de le contenter, il se dispensera luy-mesme27 : ses volontez sont ses raisons.

          CLEONICE.

Il changera donc de Religion ?

          LA REYNE.

Il n’aura pas beaucoup de peine, s’il ne recognoit maintenant autre Dieu, que l’Amour.

          CLEONICE.

Le Ciel ne laissera pas ses crimes impunis.

          LA REYNE.

Tu m’affliges, au lieu de me consoler, chere Cousine, en me tenant ce discours : ne sçays-tu pas que dans la condition où je suis, je dois partager avec luy toutes ses peines28 ?

          CLEONICE.

Je sçais bien, Madame, que Vostre Majesté l’ayme unicquement29, et par devoir, et par inclination ; mais la prevoyance que j’ai de son mal-heur me fait parler de la sorte.

          LA REYNE.                                   {p. 10}

Il a beau estre coupable devant Dieu ; il ne le sçauroit estre dans mon Ame, puis qu’il possede mon Cœur.

          CLEONICE.

Que cette passion est loüable, Madame, en Vostre Majesté ! Je souhaiterois que le Roy en cogneust et la verité, et le merite.

          LA REYNE.

Cette cognoissance me seroit inutile dans l’aveuglement où il est. Arthenice le tient enchainé avec des liens si forts, que la Mort seule les peut rompre30.

          CLEONICE.

Veritablement, Madame, Vostre Majesté a besoin de toute sa constance, pour souffrir sans murmurer un si sensible desplaisir.

          LA REYNE.

Ma constance seroit bien foible, si le Ciel ne l’appuyoit : nous ne pouvons de nous mesme que soupirer, et que nous plaindre ; c’est à luy seul à nous consoler. Mais, Seigneur31, si tes decrets eternels m’ont destinée aux tourmens dont mes pe- {p. 11, B ij}chez et ta Justice me menacent, aprends, aprends moy à t’aymer, afin que cet amour m’aprenne à souffrir ; en me faisant Reyne de cét Empire, tu m’as donné les Roses en partage : mais je suis fort aise que mes mal-heurs les ayent fait flestrir sur ma teste, et que les épines m’en demeurent ; puis que tu en as esté couronné ; ton exemple me servira de consolation.

SCENE III. §

[LE ROY, DAMON et CLEANTE]

          LE ROY

seul.

Que je suis inquieté dans mes grandeurs ! Que je suis mal-heureux parmi les felicitez de ma condition souveraine ! Je veux que* l’esclat de ma Couronne me fasse aymer de mes subjets, craindre de mes Ennemys, et envier de tous les autres Roys de la terre ; toutes ces marques de pouvoir me reprochent honteusement ma foiblesse, puisqu’un Enfant32 me faict la loy. O Destins trop absolus* pour ma ruine, pourquoy permettez-vous qu’Amour allume dans mon ame un feu qui ne se peut esteindre qu’avec la derniere goutte de mon sang ? Je sçay bien qu’Arthenice est née ma sujette ; mais vous luy avez {p. 12} donné en naissant de certains charmes qui m’ont assujetty moy-mesme ; de sorte qu’au lieu d’attendre un hommage de son devoir, je suis contraint de luy rendre celuy de mon obeïssance. Elle veut porter avec mon Espouse la qualité de Reyne, comme si les Sceptres et les Couronnes se pouvoient partager : leur authorité est un sujet de jalousie, dont la foiblesse se communique aux Esprits les plus forts. Elle peut bien regner dans mon cœur, mais non pas dans mes Estats : le Ciel me tient enchaisné avec des liens que luy-mesme ne sçauroit rompre. Si* veux-je pourtant employer les derniers efforts de mon industrie33, pour soulager mon mal, si je ne puis le guerir. Damon, Cleante, qu’on fasse venir Arthenice.

          Il continuë à parler.

Ha ! Que le Sceptre me sied mal en presence de cette Souveraine ! Arthenice, ces soupirs vous appellent à mon secours ; je meurs de vostre amour : consolez-moi d’une parole.

{p. 13, B iij}

SCENE IV. §

[ARTHENICE et LE ROY]

          ARTHENICE.

Sire, je ne puis donner que des larmes à ces soupirs, dans la condition où je me treuve.

          LE ROY.

Vos larmes me bruslent aussi bien que vos regards, comme procedans d’une mesme source de flamme.

          ARTHENICE.

Si mon absence peut soulager Vostre Majesté je me priveray de l’honneur* de la voir.

          LE ROY.

À quoy me serviroit vostre absence, après vous avoir veue ? la main qui m’a blessé s’esloigneroit de moy ; et le traict qu’elle m’a lancé demeureroit dans mon cœur. Jugez si mon ame en seroit soulagée.

          ARTHENICE.

Le Temps, ou la Raison* gueriront Vostre Majesté.

          LE ROY.                                   {p. 14}

Le Temps ne peut qu’empirer mon mal34, et la Raison* le doit rendre incurable.

          ARTHENICE.

Il faut donc que Vostre Majesté se guerisse elle-mesme.

          LE ROY.

Comment puis-je me guerir, si vous estes mon unique remede ?

          ARTHENICE.

Si ma mort peut soulager Vostre Majesté elle sera bien-tost satisfaicte.

          LE ROY.

Je ne sçaurois vous perdre, et me conserver ; mais si je ne puis estre l’objet de vostre amour, que je sois celuy de vostre compassion.

          ARTHENICE.

Si j’ay de la compassion, ce ne sera que pour moy-mesme.

          LE ROY.

J’adore vostre vertu*. Mais pourroit-elle souffrir que je fûsse sa Victime ?

          ARTHENICE.                              {p. 15}

J’admire* vostre bonté ; mais voudroit-elle consentir au Sacrifice de mon Honneur* ?

          LE ROY.

Que pouvez-vous craindre ?

          ARTHENICE.

Que dois-je esperer ?

          LE ROY.

Toutes sortes de felicitez35 en me possedant.

          ARTHENICE.

Et puis-je posseder Vostre Majesté si elle s’est donnée à un autre ?

          LE ROY.

N’estes-vous pas contente de Regner absolument ?

          ARTHENICE.

Ce Regne ne peut estre absolu*, n’ayant ny Sceptre, ny Couronne.

          LE ROY.

Je vous offre tous les deux.

          ARTHENICE.                              {p. 16}

Qu’en ferois-je, sans la qualité de Reyne ?

          LE ROY.

Vous la serez tousjours de mes volontez.

          ARTHENICE.

Je ne desire point un bien qui soit sujet au change.

          LE ROY.

Doutez-vous de ma fidelité ?

          ARTHENICE.

Il faut bien que j’en doute, si je suis l’objet de vostre inconstance.

          LE ROY.

Mon Destin me donne à vous pour une Eternité.

          ARTHENICE.

Et le mien ne me permet pas d’agréer l’honneur* de ce don, si le Ciel ne l’authorise.

          LE ROY.

Peut-il destruire ce qu’il a faict36 ?

          ARTHENICE.

Dois-je courre37 aveuglément à ma perte ?

          LE ROY.                              {p. 17, C}

Est-ce vous perdre que de vous jetter entre mes bras ?

          ARTHENICE.

Ouy, puis que ma reputation y trouveroit son escueil38.

          LE ROY.

Je ne sçaurois repudier mon Espouse.

          ARTHENICE.

Je ne veux pas me couvrir d’Infamie.

          LE ROY.

Il n’y a point de honte d’estre maistresse d’un Roy.

          ARTHENICE.

Je me contente d’estre sa subjette.

          LE ROY.

Si vous l’estes, que ne luy obeïssez-vous ?

          ARTHENICE.

Mon honneur* ne releve pas de son Empire.

          LE ROY.

Je vous demande Grace aussi plustost que Justice39.

          ARTHENICE.                              {p. 18}

Je n’ay point de faveur à donner de ce prix là.

          LE ROY.

Esteignez donc le feu dont vos yeux ont embrasé mon ame.

          ARTHENICE.

Si je croyois que mes yeux fussent coupables de ce crime, je les condamnerois à pleurer eternellement.

          LE ROY.

Vous estes trop juste, pour punir leur innocence* : la Nature* leur a apris tout le mal qu’ils ont fait.

          ARTHENICE.

Ils sont assez coupables, si Vostre Majesté s’en plaint.

          LE ROY.

Je ne me plains que de vostre rigueur.

          ARTHENICE.

Vos plaintes seront donc eternelles.

          LE ROY.

Il faut advouer que vostre Beauté et vostre Ver- {p. 19, C ij}tu sont esgalement admirables* : mais si l’une me commande de vous aymer, l’autre me le deffend : à qui dois-je obeyr ?

          ARTHENICE.

À la Raison*.

          LE ROY.

Je ne la cognoy plus.

          ARTHENICE.

Quittez vostre bandeau40.

          LE ROY.

Ostez-le moy vous-mesme !

          ARTHENICE.

J’y fay ce que je puis.

          LE ROY.

Vostre faiblesse me plaist, et la mienne me console.

          ARTHENICE.

Quelle consolation peut trouver Vostre Majesté dans un mal qui n’a point de remede ?

          LE ROY.

Pourquoy m’ostez-vous l’Esperance ?

          ARTHENICE.                              {p. 20}

Comment puis-je vous l’oster, si je ne vous l’ay jamais donnée ?

LE ROY.

Vous avez trop de raisons contre un Amant.

          ARTHENICE.

Et Vostre Majesté me pardonnera, si je luy dis qu’elle a trop d’artifices41 contre une Fille42.

          LE ROY.

Je prie.

          ARTHENICE.

Je refuse.

          LE ROY.

C’est mon inquietude43.

          ARTHENICE.

C’est mon Repos.

          LE ROY.

Vous resjouyssez-vous de ma douleur ?

          ARTHENICE.

Cherchez-vous vostre satisfaction dans ma perte ?

          LE ROY.                              {p. 21, C iij}

Ha ! Arthenice, pourquoy me resistez-vous avec tant d’effort ?

          ARTHENICE.

Ha ! Sire, pourquoy m’attaquez-vous avec tant de violence ?

          LE ROY.

C’est mon Amour qui vous poursuit.

          ARTHENICE.

C’est mon Honneur* qui se deffend.

          LE ROY.

Escoutez mes pleintes.

          ARTHENICE.

Voyez mes larmes.

          LE ROY.

Rendez-vous à la Raison*.

          ARTHENICE.

C’est elle seule qui vous resiste.

          LE ROY.                                   {p. 22}

C’est plustost vostre cruauté.

          ARTHENICE.

Vous m’appelez cruelle, parce que je suis vertueuse.

          LE ROY.

Je vous appelle insensible, parce que vous estes inexorable44.

          ARTHENICE.

Je suis cruelle, insensible, et inexorable, puis que Vostre Majesté le veut : mais qu’elle considere que si je ne l’estois, son amour se changeroit bien tost en hayne.

          LE ROY

seul.

À quoy me puis-je resoudre dans le miserable* estat où je suis reduit ? Prefereray-je mon contentement à ma gloire ? Establiray-je mon repos sur les ruynes de ma reputation45 ? Si je repudie mon Espouse, je somme mes sujects à la revolte : si je change de Religion, je crie vengeance au Ciel contre moy-mesme46. Mais quoy ? le feu qui me devore est aussi redoutable que ce- {p. 23} luy de ses foudres. Dans le desespoir de ma guerison, il faut de necessité* que je hazarde ma vie pour la sauver : on ne doit jamais chercher de remede aux maux qui n’en ont point.

Fin du premier Acte.

{p. 24}

ACTE II §

SCENE PREMIERE. §

AMELITE, ET ARTHENICE sa Fille.

          AMELITE.

Arthenice, que vous a dit le Roy ?

          ARTHENICE.

Il ne m’a parlé que de son Amour, Madame, et du dessein qu’il a de me choisir pour sa maistresse. Mais je luy ay tesmoigné que l’estant desja de mon Ambition47, il ne me pouvoit faire rien esperer qui ne fût au-dessous de ma Fortune.

          AMELITE.

Il vous a promis sans doute de vous faire la plus grande du monde.

          ARTHENICE.

Ses promesses ne m’ont point tentée : je mesprises les grandeurs, si la Justice n’en jette les fon- {p. 25, D} dements. Il n’en veut qu’à mon honneur* : mais je luy feray cognoistre que ma Vertu* sçait donner des limites à une puissance absoluë*.

          AMELITE.

J’approuve vos actions : je loüe vos desseins ; mais il faut moderer vos rigueurs, si vous voulez qu’il y ayt de l’excez48 en vostre Fortune.

          ARTHENICE.

La Fortune ne me sçauroit rien donner aujourd’huy, qu’elle ne me puisse oster demain49. Que voulez-vous que je fasse de ses faveurs, Madame, si mesme en les possedant je n’oseray pas dire qu’elles m’appartiennent ?

          AMELITE.

Il se faut tousjours servir en passant des biens qu’elle nous donne, puis que nous ne faisons aussi que passer50. Les presents d’un Sceptre et d’une Couronne ne sont pas à refuser.

          ARTHENICE.

C’est un petit avantage de recevoir un grand present d’un Aveugle ; et puis, quel droit ay-je de pretendre à la Couronne ? Croyez-vous que ma Beauté passe pour tiltre ?

          AMELITE.                                   {p. 26}

La Beauté fait des Esclaves par tout ; et si le Roy est de ce nombre, il vous rendra la plus heureuse de son Royaume.

          ARTHENICE.

Ma felicité ne consiste qu’à conserver mon Honneur* : tout le reste m’est indifferent.

          AMELITE.

Mais en conservant vostre Honneur*, il ne faut pas perdre l’occasion de vous agrandir51.

          ARTHENICE.

Que dois-je faire ?

          AMELITE.

Tout ce qui vous sera possible, pour mesnager discrettement52 la bonne volonté que le Roy tesmoigne avoir pour vous.

          ARTHENICE.

Ma discretion ne me donnera point de moyens legitimes pour y reüssir.

          AMELITE.

Vostre beauté parachevera ce que vostre pru- {p. 27, D ij} dence aura commencé.

          ARTHENICE.

Quelle confiance puis-je avoir en ma beauté, si elle prend congé de moy à toute heure ?

          AMELITE.

Encore qu’elle vous die Adieu à tous moments, elle vous peut faire Reyne avant que vous quitter.

          ARTHENICE.

Si je ne reçoy la Couronne que de ma Beauté, ce sera une Couronne de fleurs, qui se flestriront avec elle.

          AMELITE.

Il vaut mieux commander qu’obeyr.

          ARTHENICE.

L’obeyssance n’est point honteuse, quand elle est necessaire.

          AMELITE.

Elle est tousjours insupportable à une personne de condition.

          ARTHENICE.

J’ayme mieux la souffrir par Raison*, que {p. 28} m’en exempter par Tyrannie.

          AMELITE.

L’occasion de Regner ne s’offre pas tousjours, Arthenice.

          ARTHENICE.

Je regne desja sur mes passions, Madame.

          AMELITE.

Quand vous joindriez à la Couronne de vos Vertus* celle de ce Royaume, vous en seriez mieux parée : le Roy vous peut faire Reyne quand il voudra.

          ARTHENICE.

Sa puissance ne s’estend pas si loin que ses desirs ; et quand il auroit ce dessein, je n’ay pas cette pensée.

          AMELITE.

Si après avoir repudié la Reyne, il vous espouse, que sçauriez-vous souhaitter ?

          ARTHENICE.

Et si en m’espousant il ne me donne qu’une Foy violée, que ne dois-je pas craindre ?    

          AMELITE.                              {p. 29, D iij}

Il faut hazarder53 quelque chose pour estre Reyne.

          ARTHENICE.

On ne met jamais au hazard ce qu’on ne peut perdre qu’une fois54.

          AMELITE.

Le Temps vous fera changer de langage ; allons faire une visite dans le Palais.

          ARTHENICE.

Je vous suivray Madame.

SCENE II. §

LE ROY, avec Polexandre son Favory.

          LE ROY.

Tes conseils sont ennemis de mon repos : dois-je refuser à moy-mesme le secours de mon pouvoir absolu* dans le miserable* estat où je me treuve ?    

          POLEXANDRE.                              {p. 30}

Un Roy passe pour Tyran, quand il rend ses passions aussi absoluës* que sa Puissance.

          LE ROY.

La Tyrannie et la cruauté sont les seules armes dont je me puis servir, pour vaincre mon mal-heur, et soulager mes peines.

          POLEXANDRE.

Quel soulagement peut trouver Vostre Majesté dans les ruynes de son honneur* ?

          LE ROY.

J’abandonne mon honneur*, où il va de l’interest de ma vie55.

          POLEXANDRE.

L’un et l’autre en cette rencontre courent un mesme peril.

          LE ROY.

Que me peut-il arriver de plus insupportable que les tourments que j’endure ?

          POLEXANDRE.

Les reproches d’une vie honteuse sont beaucoup plus sensibles.

          LE ROY.                                   {p. 31}

Ne sçais-tu pas que les traicts de la Calomnie tombent vainement aux pieds des Roys, tandis qu’ils portent la Couronne sur la teste ?

          POLEXANDRE.

Je sçay bien que leurs Majestés sont tellement eslevées au-dessus du commun, que les coups de la medisance ne les peuvent atteindre. Mais quelques56 puissantes qu’elles soient sur la terre, elles ne sçauroient trouver un abri dans leurs crimes contre les foudres du Ciel57.

          LE ROY.

Si le Ciel punissoit tous les crimes d’Amour, il auroit bien-tost depeuplé le monde par sa Justice.

          POLEXANDRE.

Peut-il faire grace à ceux qui veulent reduire en cendre ses Autels58 ?

          LE ROY.

Si je ne les destruis, j’en seray la Victime.

          POLEXANDRE.

Mais en les destruisant Vostre Majesté en eri- {p. 32} ge un tout nouveau, et à sa honte et à sa confusion*.

          LE ROY.

Que puis-je apprehender ?

          POLEXANDRE.

Toutes choses.

          LE ROY.

Quels sont mes Ennemis ?

          POLEXANDRE.

Vos Subjects.

          LE ROY.

Qui tiendra leur party ?

          POLEXANDRE.

La Raison*.

          LE ROY.

La Raison*, mes Sujets, et toutes les choses du monde, ne sçauroient retarder d’un moment mes entreprises : je suis tout-puissant, quand il me plaist.

          POLEXANDRE.

Arthenice est donc vaincuë ?

          LE ROY.                              {p. 33, E}

Je puis tout, Polexandre, fors que flechir cette Inhumaine.

          POLEXANDRE.

Ha ! Sire, deschirez le bandeau qui vous aveugle59.

          LE ROY.

Veux-tu que je m’arrache les yeux, pour recouvrer la veuë ? Il faut necessairement que je meure, ou de regret, ou d’Amour.

          POLEXANDRE.

Un Roy a de puissans appas, pour tenter les plus chastes.

          LE ROY.

Tu ne la cognois point : son Esprit esgale sa Beauté ; et pour mon malheur sa Vertu* est mille fois plus adorable encore.

          POLEXANDRE.

Il n’est point de Vertu* à l’espreuve d’une longue perseverance. Que Vostre Majesté me permette de luy parler : je la mettray à la raison60, si elle en a tant soit peu.

          LE ROY.

Si tu l’attaques par raison, je ne gaigneray ja- {p. 34}mais ma cause, puisque la Justice est pour elle.

          POLEXANDRE.

La Justice est aveugle, aussi bien que l’Amour ; et si sa Balance ne pese vos interests vostre Sceptre est plus redoutable que son Espée.

          LE ROY.

Je sçay bien que tu perdras ton temps : mais ton zele soulagera mes peines.

          POLEXANDRE

seul.

Que je serois heureux, si par les charmes de mes discours je pouvois calmer l’orage qui me vient accueillir ! Mais il faudroit que ma langue eust autant de vertu* que le Trident de Neptune. J’entreprends d’amolir un Rocher, et d’enflammer d’Amour une Ame de glace61. N’est-ce pas un dessein dont la temerité prepare mon suplice ? Si* faut-il franchir cette carriere* : mon credit, ou mon zele, m’en feront eviter le peril.

{p. 35}

SCENE III. §

          ARTHENICE

seule.

Que je suis mal heureuse dans la condition où je me treuve ! Faut-il que le Roy m’ayme avec passion, et que cet Amour me soit un sujet de hayne ? Faut-il qu’il m’estime particulierement, pour me faire mespriser de tout le monde ? Il me donne la qualité de sa Maistresse62, afin de m’oster celle de Fille d’honneur63 : Il adore ma beauté, pour sacrifier ma reputation. Ne dois-je pas appeller cruauté son Amour, et prendre son estime pour une marque d’infamie ? Je soupire ; mais c’est apres ma perte : il fait le passionné, mais c’est de ma ruyne. Je veux que* ses desseins soient innocens* ; les apparences en sont si criminelles, que j’en rougy de honte, comme si j’estois desja coupable. Je n’ay que faire de son Empire : celuy que j’ay acquis sur mes passions est beaucoup plus glorieux : je mesprise sa Couronne : celle de ma Vertu* est à l’espreuve du Temps. Qu’il garde ses tresors : mon honneur* me rend assez riche. Resistons, resistons donc, mon Ame, tout à la fois, et contre l’Amour, et contre la Fortu- [E ij, 36]ne : servons-nous des chaines de l’un, pour l’attacher à la Rouë de l’autre ; et triomphant de tous deux ensemble, faisons voir à toute la terre, qu’une Sujette a donné la loy à son Souverain.

SCENE IV. §

[POLEXANDRE et ARTHENICE]

          POLEXANDRE.

Madame, je viens me resjouïr avec vous de ce que le Roy vous a choisie pour sa Maistresse.

          ARTHENICE.

Monsieur, je ne pretends point cette qualité : mon Ambition a de plus justes visées.

          POLEXANDRE.

Je veux croire que vous n’avez jamais desiré cét honneur*, quoy que vous le meritiez. Mais puis que la Fortune vous le presente, vous avez l’esprit trop bon pour le refuser.

          ARTHENICE.

Je ne remercieray jamais la Fortune de cette sorte de presens.    

          POLEXANDRE.                         {p. 37, Eiij}

Ne seriez-vous pas heureuse de posseder les bonnes graces du plus grand Monarque du monde ?

          ARTHENICE.

Mon honneur* n’est point à vendre, pour achepter un bien si cher.

          POLEXANDRE.

Ce n’est pas interesser vostre honneur*, que de le mettre à l’abry d’un Sceptre et d’une Couronne.

          ARTHENICE.

Non, pourveu que je porte ce Sceptre à la main, et cette Couronne sur la teste.

          POLEXANDRE.

Ne vous suffit-il pas de Regner ?

          ARTHENICE.

Est-ce Regner que d’estre Esclave ?

          POLEXANDRE.

Est-ce estre Esclave que de commander à un Souverain ?

          ARTHENICE.

J’aime mieux obeyr à la Raison*.

          POLEXANDRE.                              {p. 38}

La Raison* veut aussi que vous ne refusiez pas le present que le Roy vous faict de son cœur.

          ARTHENICE.

Son cœur n’est plus à luy : une autre le possede.

          POLEXANDRE.

Que vous importe cela, puis qu’il ne soûpire que pour vous ?

          ARTHENICE.

Mon Ambition ne se repaist pas de vent.

          POLEXANDRE.

Le Roy ne peut vous espouser, pource que la Reyne vit encore.

          ARTHENICE.

Et je ne sçaurois l’aymer, pource que mon honneur* me le deffend.

          POLEXANDRE.

Voulez-vous qu’il perde ses Estats pour vous contenter ?

          ARTHENICE.                              {p. 39}

Voulez-vous que je ruyne ma reputation pour le satisfaire ?

          POLEXANDRE.

Vous estes bien delicate, de refuser un Roy pour Serviteur.

          ARTHENICE.

Je serois bien plus fole encore, si je l’acceptois pour Maistre.

          POLEXANDRE.

Quel plus grand advantage sçauriez-vous souhaitter ?

          ARTHENICE.

Celuy de vivre et de mourir dans la condition d’honneur* que je professe64.

          POLEXANDRE.                              {p. 40}

La condition de sa Maistresse est fort honorable.

          ARTHENICE.

Celle de Fille de bien l’est encore plus.

          POLEXANDRE.

Si vous ne l’estiez le Roy ne vous aymeroit point.

          ARTHENICE.

J’en veux conserver aussi la qualité, pour me rendre plus digne de ses bonnes graces.

          POLEXANDRE.

Vostre Beauté suffit, pour faire vostre Fortune.

          ARTHENICE.

Ma Fortune est faicte, puisque je suis contente65.

          POLEXANDRE.

Où trouvez-vous du sentiment, hors de la condition souveraine qu’on vous presente ?

          ARTHENICE.                         {p. 41, F}

Je ne veux estre absoluë* que sur mes passions.

          POLEXANDRE.

La Vertu* n’est point ennemie de la Fortune.

          ARTHENICE.

Celle qu’on me presente ne peut compatir avec mon honneur*.

          POLEXANDRE.

L’honneur* de vostre Sexe n’est qu’une Chimere66.

          ARTHENICE.

La Fortune de la Cour n’est qu’un Fantosme67.

          POLEXANDRE.

Ce Fantosme est l’Idole* des cœurs ambitieux68.

          ARTHENICE.

Dictes plutost que c’est l’Autel où le plus souvent ils servent de Victimes.

          POLEXANDRE.

Les Throsnes ont beaucoup d’appas, et de charmes.

{p. 42}

          ARTHENICE.

Ils n’ont pas moins de soucis et d’espines.

          POLEXANDRE.

Vous estes d’humeur* aujourd’huy à mespriser les grandeurs.

          ARTHENICE.

Je suis tousjours d’humeur* à ne me laisser point tenter à leurs vaines apparences.

          POLEXANDRE.

Je vous trouve bien farouche69.

          ARTHENICE.

Je vous trouve bien hardy.

          POLEXANDRE.

Je ne suis hardy que pour vostre interest.

          ARTHENICE.

Je ne suis farouche que pour luy-mesme.

          POLEXANDRE.

Vostre Beauté se passera, Arthenice.

          ARTHENICE.

Ma reputation durera tousjours, Polexandre.

          POLEXANDRE.                         {p. 43, F ij}

Une fille a beau estre vertueuse ; tout le monde la fuit, quand la Pauvreté l’accompagne.

          ARTHENICE.

Une fille a beau estre riche, tout le monde la mesprise, quand la Vertu* l’abandonne.

          POLEXANDRE.

Serez-vous tousjours de cette humeur* ?

          ARTHENICE.

Me parlerez-vous tousjours de la sorte ?

          POLEXANDRE.

Je vous parle avec franchise.

          ARTHENICE.

Je vous respons avec raison*.

          POLEXANDRE.

Est-ce vostre derniere volonté ?

          ARTHENICE.

Je ne suis point capable d’en avoir d’autre.

          POLEXANDRE.

Que deviendra le Roy ?

          ARTHENICE.                              {p. 44}

Ce qu’il luy plaira70.

          POLEXANDRE.

Que voulez-vous que je luy die ?

          ARTHENICE.

Ce que vous voudrez.

          POLEXANDRE.

Que doit-il esperer de ses poursuittes ?

          ARTHENICE.

Rien.

          POLEXANDRE.

Encore un mot.

          ARTHENICE.

Adieu.

          POLEXANDRE.

Adieu donc.

Fin du second Acte.

{p. 45}

ACTE III §

SCENE PREMIERE §

          POLEXANDRE

seul.

O que la conqueste de cette Beauté coustera de soûpirs et de larmes ! Je prevoy que le feu de ses yeux reduira en cendre cét Empire71 ; que ses traicts blesseront à mort mille cœurs innocens* ; et que ses charmes tous funestes, seront autant d’escueils à ceux qui auront le courage* de resister à sa Tyrannie. O Ciel, juste Ciel ! Il n’appartient qu’à toy de donner de courtes limites à sa puissance, puis qu’elle menace de ruyne tes Autels. Allume donc tes flames vengeresses, pour esteindre les siennes impudiques, si tu en veux eviter l’embrasemen72. Mais quelle response feray-je au Roy ? j’aprehende son abord, et beaucoup plus encore ses reproches. Toutes-fois mon estonnement73 et mon silence donnant quelque sorte de complaisance à sa passion, il se satisfaira luy- [F iij, 46] mesme, et sera ravy74 de sçavoir que mes persuasions ont esté inutiles, dans un dessein où il croit reussir par la seule force de son Amour : le voicy venir.

SCENE II. §

[LE ROY et POLEXANDRE]

          LE ROY.

Et bien, Polexandre, n’est-elle pas inexorable ? parle hardiment : mais pourquoy veux-je te faire parler, si ton silence exprime desja tout ce que tu as à me dire ? Il ne fut jamais de rigueur pareille à la sienne : mais comme sa Vertu* esgale sa Cruauté ; toutes les fois que je m’en plains, mon visage rougit de honte, pour me faire porter la peine* de l’Injustice que je commets. Qu’est-ce donc qu’elle t’a dit ?

          POLEXANDRE.

Rien du tout ; sa vertu* m’a tousjours respondu pour elle.

          LE ROY.

Tu m’en apprends assez en peu de mots : la {p. 47} crainte me saisit : l’esperance m’abandonne : à qui doy-je avoir recours ?

          POLEXANDRE.

A vostre Puissance75.

          LE ROY.

Que puis-je dans mon aveuglement ?

          POLEXANDRE.

Prendre par force ce que la raison* vous refuse.

          LE ROY.

L’amour m’en oste le courage*.

          POLEXANDRE.

Il suffit qu’il vous en donne le desir.

          LE ROY.

J’en aymerois mieux l’esperance.

          POLEXANDRE.

Et vostre authorité vous en peut donner la possession.

          LE ROY.

Dés que l’Amour me banda les yeux, il m’arracha la Couronne de la teste ; et du mesme coup qu’il blessa mon cœur, il me feit tomber le Sce- {p. 48} ptre des mains. Je ne regne plus, Polexandre, Arthenice occupe ma place : je suis sujet aussi bien que toy.

          POLEXANDRE.

Je veux* qu’elle ayt des qualitez dignes d’un Empire mais : avant que Vostre Majesté change son Amour en Idolatrie, qu’elle considere que c’est une Idole* qui luy demande desja en Sacrifice son Honneur*, sa Femme, ses Enfans et un nombre infini de Sujects, dont la fidelité n’aura jamais d’exemple.

          LE ROY.

Ha ! Polexandre, tu ne sçais ce que c’est que d’aymer : je suis capable de toutes choses, fors que de Raison*. Mon Empire, mon honneur*, ma femme, mes enfants, et tous mes subjects ensemble, me sont un sujet de hayne devant cet Object76 de mon Amour.

          POLEXANDRE.

Je sçay bien qu’Amour est une maladie qui trouble esgalement l’Esprit et les sens : mais à toute extremité la jouyssance en est le remede : sa conqueste ne coustera à Vostre Majesté qu’un peu de patience : le temps la luy livrera entre les mains.

          LE ROY.                               {p. 49, G}

Oses-tu me prescher la patience, me voyant tout en feu ? Je brusle, mais d’une flame eternelle ; comme si mon corps estoit desja l’Enfer dont mon Ame est menacée77. Soulage seulement mon mal, puisqu’il est sans remede. Que dis-tu de sa Beauté ?

          POLEXANDRE.

Elle est admirable.

          LE ROY.

As-tu pris garde à ses yeux ?

          POLEXANDRE.

Ils sont charmants.

          LE ROY.

Que te semble de son teint ?

          POLEXANDRE.

Il est sans pareil.

          LE ROY.

Ha ! Polexandre, tu me blesses de nouveau.

          POLEXANDRE.

C’est Vostre Majesté qui se blesse elle-mesme : les traicts78 {p. 50} qu’elle m’eslance rejaillissent sur elle.

          LE ROY.

Je ne m’en plains pas : dy m’en d’avantage ; mais ne me flatte point.

          POLEXANDRE.

Il faut donc que je change de discours.

          LE ROY.

N’est-il pas vray que ses regards ne sont que feu ?

          POLEXANDRE.

Je l’advouë, mais son cœur n’est que de glace.

          LE ROY.

Son Esprit n’eust jamais de pareil.

          POLEXANDRE.

Et sa Vertu* aussi n’aura jamais d’exemple.

          LE ROY.

Pourquoy loües-tu si fort mon Ennemie ? Ne sçais-tu pas que sa Vertu* a pris les armes contre moy ; et que mon Destin a mis entre ses mains les Couronnes de la Victoire ? mon malheur dans son excez ne peut s’égaler qu’à mon Amour : mais voicy l’Objet de ma hayne.

{p. 51, G ij}

SCENE III. §

LA REYNE suivie de Cleonice, parlant au Roy.

          LA REYNE.

Dans le bruict qui court que Vostre Majesté me veut repudier, je viens en aprendre le sujet de sa Bouche, pour me punir moy-mesme la premiere, si j’ay failly.

          LE ROY.

Madame, je ne me porteray jamais à cette extremité, sans y estre contraint. On peut dire ce qu’on voudra : je ne feray que ce que je dois.

          LA REYNE.

Monsieur, il faut bien que je croye ce que je voy79.

          LE ROY.

Que voyez-vous, Madame ?

          LA REYNE.

Vostre bandeau, et vos chaines80.

          LE ROY.                                   {p. 52}

Je ne suis ny Aveugle, ny Captif.

          LA REYNE.

Il vous est bien mal-aisé, Monsieur, de cacher vostre passion, puis qu’elle tient également et vostre cœur aux fers, et mon Ame à la gesne*.

          LE ROY.

Mon Amour est trop juste pour la81 cacher, et son sujet trop beau, pour n’en publier* pas le nom et les perfections.

          LA REYNE.

Vostre exemple me servira tousjours de raison*, pour l’estimer beaucoup. Mais ne permettez pas, Monsieur, que son merite fasse mon crime et qu’à force de l’aymer, je ne devienne à la fin le sujet de vostre hayne.

          LE ROY.

Si sa Beauté vous donne de la jalousie, sa Vertu* vous l’ostera bien tost.

          LA REYNE.

Je n’envie ny l’une ny l’autre : mais j’apprehende que toutes deux ensemble ne m’ostent {p. 53, G iij} le Sceptre des mains.

          LE ROY.

Qui vous peut causer cette crainte ?

          LA REYNE.

Vostre nouvelle passion.

          LE ROY.

Elle est trop innocente* pour vous nuire.

          LA REYNE.

Si elle est innocente* aujourd’huy, demain elle peut estre criminelle82.

          LE ROY.

Attendez donc jusques aprés-demain à m’en faire des reproches.

          LA REYNE.

Il n’en sera plus temps.

          LE ROY.

Me voulez-vous condamner avant qu’estre coupable ?

          LA REYNE.

Non, Monsieur, mais je vous accuse83, pour {p. 54} vous empescher de le devenir.

          LE ROY.

Il y a un peu de tyrannie, Madame, en vostre procedé.

          LA REYNE.

Mais il y a beaucoup d’Amour.

          LE ROY.

Vivez en repos, et ne troublez pas le mien de vos soubçons imaginaires.

          LA REYNE.

Ne voulez-vous pas que je crie au feu, si je vous vois brusler d’une flame qui me doit reduire en cendre ?

          LE ROY.

Si vous aprehendez son ardeur, la fuitte vous peut guerir de cette crainte.

          LA REYNE.

Mais en fuyant j’abandonne mon honneur*, qui m’est plus cher que la vie84.

          LE ROY.

J’auray soin de le conserver, puis qu’il faict {p. 55} une partie du mien : dormez en asseurance de ce costé-là.

Il s’en va.

          LA REYNE

seule avec Cleonice.

Chere Cousine, que peut-on adjouster à mon mal-heur, pour me rendre la plus miserable* Princesse du monde ? On me laisse la Vie, et l’on veut m’oster l’Honneur*. Puis-je souffrir que le Soleil m’esclaire, n’estant plus couverte que de honte et d’infamie ? Je cognois trop que le Roy est resolu de me repudier : mais je voudrois bien sçavoir encore, si Arthenice est complice de son dessein. Il faut de necessité* que je luy parle : son visage, son action, ou ses discours me feront voir au dehors tout ce qu’elle a dans l’ame ; et en toute extremité, je luy feray apprehender le bien qu’elle desire.

          CLEONICE.

Madame, Vostre Majesté se peut donner ce contentement : mais je ne sçaurois me persuader qu’une personne de cette condition ait l’audace seulement de mesurer son corps à vostre ombre85. Les throsnes des Roys sont environnez d’esclairs, qui menacent de la foudre tous ceux qui s’en approchent.

          LA REYNE.                                   {p. 56}

La vanité aveugle tout le monde ; mais cét aveuglement sera funeste pour elle.

SCENE IV. §

ARTHENICE ET AMELITE.

          AMELITE.

Ma Fille, on tient86 que le Roy vous veut espouser ; c’est à vous d’y penser87, si vous estes sage.

          ARTHENICE.

Madame, je crois que la vraye sagesse consiste à n’y penser jamais ; comment puis-je espouser un homme marié ?

          AMELITE.

Sa Majesté en cherchera les moyens : ce ne sont pas vos affaires.

          ARTHENICE.

Elle les peut chercher pour son contentement : mais je les doy trouver pour mon interest.

          AMELITE.                              {p. 57, H}

Que craignez-vous avec un Sceptre à la main, et une Couronne sur la teste ? un pouvoir absolu* ne trouve jamais de resistance.

          ARTHENICE.

Si la Tyrannie me faict regner, croyez-vous que mes delices soient de la mesure de mes grandeurs ? Je veux que* la Fortune du monde soit enchainée à mes pieds ; les foudres du Ciel ne laisseront pas de gronder sur ma teste : estes-vous jalouse de mon contentement ?

          AMELITE.

La qualité de Reyne faict reposer à leur aise les plus inquietées.

          ARTHENICE.

L’esclat d’un Throsne ne rejalit jamais dans un cœur affligé.

          AMELITE.

Vous ne sçavez pas encore, ma Fille, le plaisir qu’il y a de commander.

          ARTHENICE.

Je ne puis pas le sçavoir, Madame, si je n’ay ja- {p. 58} mais appris qu’à vous obeyr.

          AMELITE.

Obeïssez-moy donc, en suivant le conseil que je vous donne : il faut estre Reyne à quelque prix que ce soit. Vous estes trop timide dans un dessein si glorieux. Aquoy vous sert la beauté, si le courage* vous manque ?

          ARTHENICE.

Et à quoy me sert la grandeur, si le repos me deffaut88 ?

          AMELITE.

Que vous faut-il pour estre heureuse ?

          ARTHENICE.

Une Fortune proportionnée à ma condition.

          AMELITE.

Et si la Fortune mesme vous offre une place sur un Throsne, refusez-vous cét honneur* ?

          ARTHENICE.

Oüy, puis que je ne le merite pas.

          AMELITE.

Vous faictes un mauvais jugement de celuy du Roy.

          ARTHENICE.                         {p. 59, H ij}

Le Roy ne me considere qu’au travers de son bandeau89.

          AMELITE.

Il vous estimera beaucoup, s’il partage avecque vous sa puissance absoluë*.

          ARTHENICE.

J’aurois beau porter son Sceptre à la main : l’Authorité luy en demeurera tousjours, pour me l’oster à toute heure.

          AMELITE.

Il faut penser à l’acquerir, avant qu’aprehender de le perdre.

          ARTHENICE.

Mais la pensée en est inutile, et la crainte fort juste.

          AMELITE.

Voulez-vous demeurer au milieu de la carriere* ?

          ARTHENICE.

Il faut bien que j’y demeure, si la Honte et le Repentir m’attendent au bout.

          AMELITE.                                   {p. 60}

Serez-vous honteuse de porter une Couronne sur la teste ? Vous repentirez-vous d’avoir vaincu sans combat vos ennemis ?

          ARTHENICE.

Madame, je me sacrifieray pour vostre contentement : puis que vous le voulez, l’obeïssance que je vous dois me servira de consolation dans mon infortune.

          AMELITE.

Voicy la Reyne qui vient ; je ne veux pas qu’elle me voye.

Arthenice demeure.

SCENE V. §

[ARTHENICE et] LA REYNE, suivie de Cleonice.

          LA REYNE.

Arthenice, on m’a dict que vous pretendiez à ma Couronne : vostre beauté trahira vostre Ambition : l’Amour faict plus d’Esclaves que de Reynes.

          ARTHENICE.

Madame, Vostre Majesté m’accuse d’un crime que mes {p. 61, H iij} pensées ne me reprocheront jamais : ma Beauté et mon Ambition esgalement moderées90 seront tousjours d’accord ensemble ; et l’Amour a beau donner des Couronnes ou des Chaines ; je ne pretends rien de luy.

          LA REYNE.

Vous faictes la fine91 ; je sçay que le Roy vous a parlé fort long-temps en secret.

          ARTHENICE.

Si le Roy m’a fait l’honneur* de m’entretenir en particulier, ma vertu* n’avoit pas besoin de tesmoings ; l’authorité qu’il a, et le respect que je luy dois, m’exempteront tousjours de reproche.

          LA REYNE.

Une Fille qui preste souvent l’oreille, donne à la fin son cœur.

          ARTHENICE.

L’Amour a beau me parler à l’oreille ; mon cœur n’entend que le langage de la Raison*.

          LA REYNE.

L’amour des Roys est contagieuse : si on n’ayme leur personne, on ayme leur grandeur ; et dans cette passion en cherchant un honneur* ima- {p. 62} ginaire, on en perd un veritable.

          ARTHENICE.

Madame, je veux croire que l’Amour du Roy peut avoir beaucoup plus de charmes que celle d’un autre : mais de l’humeur* dont je suis, j’aprehende plus les efforts de son authorité, que les pas de sa grandeur.

          LA REYNE.

Vous devez craindre toutes choses. Ne doutez point que le Roy n’employe tous ses artifices, pour vous decevoir*92. Il vous faira mesme une promesse de mariage si vous voulez. Mais representez*-vous qu’un Amoureux escrit tout ce qu’on veut, et que dans son aveuglement il escrit si mal, qu’après avoir recouvré la veuë, il ne recognoit plus sa lettre93.

          ARTHENICE.

Madame, dans la resolution où je suis, de conserver mon honneur* avec plus de soin que ma vie, ma Mere me sert tousjours de conseil, et la Vertu* de guide. Les promesses de mariage ne sont plus à la mode: les petites filles s’en mocquent ; les grandes s’en offencent, et les plus sages aujourd’huy mesprisent l’Amour, et fuyent les Amans94.

          LA REYNE.                                   {p. 63}

Je ne sçay point à quoy vous estes destinée ; mais si mon mal-heur et vostre Fortune vous eslevent sur mon Throsne, souvenez-vous que vous occupez la place d’une Reyne qui en a esté precipitée injustement ; et que si l’Amour vous y a faict monter avec esclat, la Justice vous en peut faire descendre avec ignominie.

          ARTHENICE.

Madame, je prends le Ciel à tesmoin de l’innocence* de mes desirs : l’heureuse condition où je suis, est mon Throsne, mon Sceptre, et ma Couronne95 ; Et quand la Fortune dans son aveuglement me voudroit eslever sur le plus haut de sa Roüe96, son mouvement continuel m’en osteroit le desir : j’ay borné mon Ambition dans les felicitez que je possede.

          LA REYNE.

Si la prudence ne marque le chemin que vous devez tenir dans la Fortune que vous courez ; vostre perte est inevitable ; Ne sçavez-vous pas que je suis vostre Reyne ?

          ARTHENICE.

Il faut bien que je le sçache, Madame, {p. 64} puisque je suis vostre sujette.

          LA REYNE.

Conservez cherement cette qualité, si vous ne voulez perdre tout à la fois l’honneur* et la vie : si je ne vous punis, le Ciel me vengera.

          ARTHENICE.

Je n’oublieray jamais le respect que je dois à Vostre Majesté.

Elle parle seule.

Que la jalousie de cette Princesse est juste ! que son mal-heur est grand ! mais que mon imprudence est extréme, de suivre pas à pas ses traces dans un chemin qui me conduit au Tombeau ; O Dieu ! pourquoy faut-il que la Fortune se serve des traicts de mon visage, pour blesser mon cœur à mort ? Mais ne vois-je pas celuy qui luy en a donné la premiere atteinte ?

SCENE VI. §

[LE ROY et ARTHENICE]

          LE ROY.

Et bien, Arthenice, n’estes-vous pas heureuse de vous voir à la veille de vos Nopces97 ?

          ARTHENICE.

Sire, quel bon-heur puis-je trouver dans les {p. 65, I} infortunes d’autruy ? Vostre Majesté me veut faire occuper la place d’une Reyne vivante, dont l’Innocence* me rend desja coupable devant tous vos subjets.

          LE ROY.

Ne puis-je pas la repudier, et vous espouser à l’heure mesme ?

          ARTHENICE.

Je sçay bien que Vostre Majesté peut tout ce qu’elle veut : mais elle ne doit rien desirer qui ne soit raisonnable98.

          LE ROY.

La Raison* et l’Amour ne vont jamais ensemble.

          ARTHENICE.

Quelle estime puis-je donc faire de l’affection que Vostre Majesté a pour moy, si l’Injustice en est le fondement ?

          LE ROY.

Ne vous suffit-il pas d’estre Reyne ? Je vous en offre et le Sceptre, et la Couronne.

          ARTHENICE.

Il me semble desja que la main et la teste me {p. 66} tremblent esgalement, en portant un Sceptre et une Couronne qu’on vient d’oster à la Vertu*. Ha ! Sire, permettez-moy de les luy rendre, afin que je les merite.

          LE ROY.

Vostre generosité est digne d’une nouvelle Couronne : Mais vous marchez trop lentement, Arthenice, aux approches du Throsne que je vous ay preparé.

          ARTHENICE.

Si vostre puissance absoluë* ne m’y entraine, je n’auray jamais le courage* d’y monter.

          LE ROY.

Je vous y attireray avec les mesmes chaines dont vous m’avez assujetty : que craignez-vous ?

          ARTHENICE.

Je crains que ma Beauté se passe, et vostre amour avec elle : je crains que la Reyne ne m’immole à son juste ressentiment* : je crains d’allumer un feu de dissention99 dans vostre Royaume, qui ne se puisse esteindre que dans mes cendres.

          LE ROY.

Dictes plutost que vous ne voulez pas estre {p. 67, I ij} Reyne ; et je vous respondray que je le veux absolument. Mon amour durera tousjours : la Reyne partira demain100 ; je fais tout ce qu’il me plaist dans mon Royaume.

          ARTHENICE.

Je ne sçaurois addresser mes vœux qu’à Vostre Majesté, puis que le Ciel ne se mesle point de ma Fortune. Vostre puissance l’establit : vostre bonté la conservera.

          LE ROY.

Mes interests ne different plus des vostres : mon bon-heur desormais sera vostre felicité.

Fin du troisiesme Acte.

{p. 68}

ACTE IV §

SCENE PREMIERE. §

LE ROY, Suivy de Thomas Morus, son Chancelier, de Polexandre son Favory, de Lidamas, de Polemon, et de Cleante ses Conseillers.

          LE ROY

assis dans son Throsne101.

Je vous ay faict assembler102, pour vous dire la resolution que j’ay prise de changer de Religion, en repudiant la Reyne. Je ne puis vous en apprendre le sujet ; et ce sont des secrets dont l’importance vous deffend la curiosité. Vous cognoissez mes volontez ; faictes-moy voir vostre obeïssance.

          THOMAS MORUS103.

Sire, puis que mon honneur* et ma conscien- {p. 69, I, iij} ce ne relevent point de Vostre Majesté, encore que je sois né son subject, je prends la liberté de luy representer* qu’on ne peut approuver la resolution qu’elle a prise de changer de Religion, en repudiant la Reyne son Espouse, sans violer les Loix sacrées que le Ciel et la Nature* nous ont imposées dés le berceau. Si* les Roys sont les images de Dieu, ces ombres ne peuvent subsister que par leurs corps. Vostre Majesté veut effacer l’Original dont elle est le Portrait104. Que fera-t’elle de son Empire, si elle n’a plus de sujets ? Et où trouvera-t’elle des sujets, si elle n’a plus de Religion ? Son Throsne n’a point d’autre fondement que celuy de ses Temples105 ; et de la mesme main qu’elle en ruinera les Autels, elle s’arrachera la Couronne de la teste. Hé quoy Sire, dix siècles auront affermy de mille années les Throsnes de vos Ayeux ; et vos passions les destruiront en un moment, pour vous en laisser une repentance eternelle ? Que sçauroit-on adjouster à ce mal-heur ?

          LE ROY.

Si je change aujourd’huy de Religion, la cognoissance que j’ay de la Verité, m’en donne la pensée, et m’en faict executer le dessein. Dans une action de cette importance, où il y va du salut de mon Ame, aussi bien que de la conservation {p. 70} de mes Estats, la Prudence me sert de Conseil plutost que l’Amour. Je fay ce que je doy : mon Authorité cede à ma Justice, et ma Puissance à la Raison*.

          THOMAS MORUS.

Quelle Justice et quelle Raison* peut trouver Vostre Majesté dans la ruyne de son Honneur*, et dans la perte de son Empire ? Son Esprit la deçoit*, son Jugement la trahit, et sa Passion l’aveugle : sa cheute ne peut estre que mortelle, sa faute irreparable, et son repentir inutile.

          LE ROY.

Puis que je suis un des Dieux de la terre, j’y veux regner absolument selon mon humeur*, plutost que selon vos conseils.

          THOMAS MORUS.

Si les Rois sont les Dieux d’icy-bas, ils ne doivent rien faire qui leur puisse estre reproché par les Hommes. Quand la Tyrannie regne avec eux, ils perdent le tiltre de Souverains, et se rendent sujets à tout le monde, par le pouvoir qu’eux-mesmes luy donnent de les blasmer justement.

          LE ROY.

Celuy qui faict les Loix, les peut changer {p. 71} quand il luy plaist. Doutez-vous de ma Puissance ?

          THOMAS MORUS.

Non, mais j’en cognoy les limites.

          LE ROY.

Qui peut borner mon authorité sur la terre ?

          THOMAS MORUS.

Le Ciel.

          LE ROY.

Le Ciel m’a donné un Sceptre aussi redoutable que ses foudres.

          THOMAS MORUS.

Mais leurs flames vengeresses reduisent en cendre la main qui le porte indignement.

          LE ROY.

Quel crime ay-je commis, pour apprehender cette punition ?

          THOMAS MORUS.

Vostre conscience vous l’a desja dict en secret : il n’est pas besoin que je le publie*.

          LE ROY.                                   {p. 72}

Parlez, parlez hardiment.

          THOMAS MORUS.

La force me manque plutost que le courage*, pour exprimer l’horreur d’un crime où Dieu seul est le plus offencé, et dont tous vos Sujets doivent partager la peine*106.

          LE ROY.

Vous serez le premier puny ; comme le premier coupable. Je veux que vous voyiez mon Auctorité dans son Throsne à vostre confusion*.

          THOMAS MORUS.

Je verrai plustost vos malheurs dans leur comble à vostre dommage.

          LE ROY.

Je seray assez heureux, si je me vois vangé de vostre Rébellion107, en vous immolant à ma juste cholere.

          THOMAS MORUS.

Ce Sacrifice ne me sera point desagreable, puis que Dieu m’en prepare l’Autel. Je souhaitterois seulement que vostre vengeance se pût desalterer dans mon sang ; et que le feu de vos nouvel- {p. 73, K} les passions s’amortist108 dans mes cendres, pour eviter la mort d’un nombre infiny d’Innocents*, qui sont à la veille de leurs funerailles. Ha ! Sire, puis que la Justice et la Clemence ont commencé de regner avec Vostre Majesté109, faictes qu’elles-mesmes couronnent son Regne. Les Roys ne vivent icy-bas que pour autruy : ce sont de nouveaux Astres que Dieu attache au Ciel de leur Throsne, pour esclairer les Esprits de la lumiere de leur exemple ; de mesme que celuy du monde illumine les corps par l’esclat de ses rayons. Si Vostre Majesté s’éclipse de nos yeux, les tenebres seront eternelles dans son Empire, aussi bien que dans son Ame, faisant renaistre le Chaos de sa confusion*. Voudroit-elle couvrir de sa propre honte l’esclat de ces belles veritez qu’elle a escrites de sa main en faveur de l’Eglise110 ? Ses dernieres actions dementiroient-elles ses premières pensées ? Sa bouche aura publié* sa gloire, et son cœur s’en repentira ? Elle aura, dis-je, donné et ses soins et ses veilles à sa deffence, et elle employera aujourd’huy et son Authorité et son pouvoir à la ruiner ? Ha ! Sire, que Vostre Majesté soit jalouse de sa propre renommée, conservant dans son esclat celle de ses Ayeux. La Pieté111 a basty leurs tombeaux, pour en exempter et leurs Noms et leur Memoire ; Voulez-vous que l’Heresie erige le vostre, et qu’elle y enseve- {p. 74} lisse eternellement, toutes les Belles actions de vostre vie. O Dieu de nos Autels, dont l’image est encore gravée sur la porte de nos Temples, emousse la pointe de l’espée que tu as donnée à ce grand Monarque, s’il s’en veut servir contre luy-mesme, en la mettant à la main contre toy. Que s’il est Aveugle, romps son bandeau avec la lumière de tes Esclairs ; et s’il est sourd, fay luy recouvrer l’ouye au bruit de tes Foudres : Mais, Seigneur, esteins en les flammes dans l’eau de mes pleurs ! Que s’il faut une Victime à ta Justice, en expiation de nos pechez, que je sois seul sacrifié, pour sauver tout le reste du peuple : ce sont les derniers vœux que j’adresse à ta bonté.

          LE ROY.

Je n’ai pas besoin de conseil ny de prières en l’estat où je suis112. Ne faictes des vœux que pour vostre salut, puisque vostre perte est infaillible. Qu’on le meine en prison : je vous condamne déja à un eternel silence, pour avoir trop parlé.

          THOMAS MORUS.

Je suis bien aise de devenir muet, apres avoir dit la verité : ce chastiment me servira de recompense113.

          LE ROY.                              {p. 75, K ij}

Je mettray ce perfide à la raison114, ou il luy en coustera la vie.

          POLEXANDRE.

Sire, Dieu se fait voir si clairement dans la Majesté des Roys, qu’on ne sçauroit doubter de sa Divinité. Ils ont avec eux et des Esclairs et des Foudres, puis que leurs regards et leurs paroles leur en peuvent produire à toute heure. Que si l’on considère encore leur Authorité souveraine, et leur pouvoir absolu*, l’on admirera* de nouveau cette puissante Divinité dont ils sont eux-mesmes les images ; et voila, Sire, les veritez qui nous devoilent aujourd’huy l’Esprit, qui eschauffent nos volontez, et qui nous donnent les sentiments d’une obeïssance aveugle, pour subir avec toute sorte de respect les loix que Vostre Majesté nous impose.

          LIDAMAS.

Sire, il est vray que la Religion de nos Peres115, et dans laquelle nous avons esté heureusement instruits et eslevez, faict la plus noble partie de nous mesmes, comme estant le fondement de nostre salut ; et que de nous vouloir arracher du cœur ces sentimens de Pieté que nous avons pour {p. 76} la veneration de nos Autels et de nos Temples, c’est nous faire changer tout à coup et d’element et de vie. Mais quand nous considerons aussi, que Vostre Majesté esgalement interessée, et à nostre salut, et à nostre perte, subit la premiere les loix qu’elle nous impose116, nous devons obeyr, et nous taire avec d’autant plus de raison, que son esprit esclairé d’une lumière extraordinaire, ne luy peut fournir que des pensées dignes de loüange plustost que de reproche.

          POLEMON.

Sire, lors que Dieu a estably sur la terre le throsne des Roys, il leur a donné l’authorité et la domination en partage : ce qui les rend aujourd’huy si absolus*, que leurs volontez passent pour loix, leur Raison* pour Justice, et leur exemple117 pour un precepte de Vertu* ; De sorte qu’estant nez sujets de Vostre Majesté, ses seuls commandemens doivent estre nos raisons, et autant de preceptes pour nous obliger esgalement à luy obeyr avec toute sorte de respect.

          CLEANTE.

Il est vray, Sire, que Dieu a écrit dans nos cœurs et de sa main, et de son sang les Loix de notre Religion118 : Mais vous ayant donné aussi avec ce tiltre de Majesté, le Charactere* de grand Prestre, {p. 77, K iij} pour nous introduire dans ses Temples, et nous interpreter ses Oracles ; la lumiere qui l’environne, et l’aveuglement qui nous suit, nous obligent à subir les nouvelles loix qu’elle nous impose, sans murmurer, et sans nous plaindre.

          LE ROY.

C’est de cette sorte que les fidelles Subjets doivent parler à leur Prince. Je m’estime heureux dans l’extremité où je me voy reduit, d’avoir treuvé des jugements si solides que les vostres pour approuver mes actions ; quoy que mon Authorité absoluë* les exempte de reproche. Je répudie mon Espouse, après avoir changé de Religion, puis que Rome s’oppose à mes secondes nopces. Ce n’est pas que ma passion m’ayt instruit dans ma nouvelle creance. La verité m’en a donné les leçons ; et il vous suffit que mon exemple vous les apprenne : vous ne sçauriez faillir en m’imitant. Que si quelque nouveau Politique* faict le rebelle, j’ay des prisons, des fers, et des gesnes*, pour le punir, et pour me venger.    

{p. 78}

SCENE II. §

LA REYNE, ET CLEONICE.

          LA REYNE.

Il est temps, chere Cousine, de partir de ce monde en partant de ces lieux, puis que j’y laisse mon honneur*, qui m’est beaucoup plus cher que la vie. Je me rends à cette dernière attainte de mal-heur.

          CLEONICE.

Madame, la rigueur qu’exerce le Roy contre Vostre Majesté publie* hautement qu’elle est innocente*. Quittons ces lieux sans regret, puis qu’ils ne nous ont jamais produit que des espines.

          LA REYNE.

J’ay beau les quitter ; j’emporte ces espines dans mon cœur119 : mais pour ma consolation leur piqueure est mortelle. Tournons visage du costé du Tombeau, ce funeste messager m’en represente* l’Image.

{p. 79}

SCENE III. §

[LE CAPITAINE des Gardes, LA REYNE]

          LE CAPITAINE des Gardes.

Madame, le Roy m’a commandé de donner cette lettre à Vostre Majesté.

          LA REYNE

prenant la lettre.

Je ne sçay ce qu’elle contient : la main me tremble et mon cœur en fremit. Mais que dois-je craindre, n’ayant plus rien à esperer ?

LETTRE DU ROY.

MADAME,

Il est necessaire pour mon repos que vous vous esloigniez de moi. Vostre absence est l’unique remede du mal dont je suis atteint. Tout est prest pour vostre depart. Le Navire vous attend. Le vent est favorable, et celle-cy120 vous faict mes adieux. Souvenez-vous que vous estes ma Sujette, et que je suis Vostre Roy.

          LA REYNE,

relisant la lettre.

Il est necessaire pour mon repos que vous vous esloignez de moi. Et où iray-je, si je ne sçay point {p. 80} d’autre chemin que celuy qui me conduit à la Mort ?121 Tout est prest pour vostre depart. Je le sens bien : mes afflictions sont les preparatifs de mes funerailles : le Navire m’attend ; je n’ay besoin que d’une Biere122 : le vent est favorable : celuy de mes souspirs me conduira au Port que je desire : celle-cy vous faict mes adieux. Adieu donc, le plus cruel des hommes, et le plus aymé qui fust jamais : Souvenez-vous que vous estes ma Sujette. Je l’ay esté, il est vray, et je la suis encore : mais c’est par amour, aussi bien que par devoir ; Et que je suis vostre Roy : Vous me le faictes bien cognoistre, vous servant de vostre pouvoir absolu*, pour me rendre la plus miserable* Princesse du monde. O Dieu ! en quel estat me vois-je reduite ? Un excez de cruauté m’oblige à vous demander Justice ; et à mesme temps123 un excez d’Amour me contraint d’implorer vostre Bonté. Mes souspirs voudroient allumer vos foudres, pour me venger, et mes larmes les voudroient esteindre pour me satisfaire. Faut-il que je punisse la moitié de moy-mesme, pour mettre l’autre en repos ?124 Il est vray, je souffre beaucoup : mais j’ayme extremement, et pour un surcroist de malheur, celuy qui m’arrache le cœur, le possede tout entier ; et en l’arrachant mesme peu à peu, ses derniers soupirs sont tous de feu plustost que de glace. Tellement qu’encore que la douleur emporte la vi- {p. 81, L} ctoire, il faut de necessité* que je me rende à l’Amour.

          LE CAPITAINE des Gardes.

Madame, le Roy m’a commandé de vous dire qu’il falloit partir promptement.

          LA REYNE.

Ma douleur me presse plus que vous. Puisqu’on m’oste la liberté de vivre, ne me donnera-ton pas le loisir de mourir ? Allons, chere Cousine, allons esprouver si la mer nous sera plus favorable que la terre.

          LE CAPITAINE des Gardes.

Que l’affliction de cette Princesse me touche vivement ! Mais quoy ! la prudence me doit rendre muet, aussi bien que le devoir de ma charge. Les actions des Roys sont au-dessus de la censure125 : ce qui leur plaist est tousjours raisonnable.

{p. 82}

SCENE IV. §

[CLORIMENE et THOMAS MORUS]

          CLORIMENE, Fille unique de Thomas Morus.

En quel estat me voy-je reduitte aujourd’huy ? Toutes mes esperances sont captives dans la mesme prison126 où mon Pere est enfermé. Que s’il n’en sort jamais que par la porte du tombeau, puis-je sans me flatter voir la fin de mes maux qu’avec celle de ma vie ? Il faut que je me donne cette foible consolation, de luy representer* la verité de mes miseres, pour le toucher de pitié, puisqu’il est insensible à l’amour ; Mais il paroist à la grille de la prison ; si je ne me trompe c’est luy-mesme.

          THOMAS MORUS.

Qui vous ameine ici ma Fille ? Estes-vous venuë pour me consoler ? Je n’ay pas besoin de cette sorte de remede.

          CLORIMENE.

Monsieur, je viens pour m’acquitter de ce que je vous dois, et pour vous tesmoigner la {p. 83, L ij} part que je prends à vostre infortune.

          THOMAS MORUS.

Croyez-vous que je sois mal-heureux ?

          CLORIMENE.

Vostre prison est trop funeste, pour me persuader autre chose.

          THOMAS MORUS.

N’avez-vous jamais vu des Innocents* captifs127 ?

          CLORIMENE.

Je ne doute point de vostre innocence*, mais vostre captivité m’afflige.

          THOMAS MORUS.

Pourquoy vous affligez-vous de mon bon-heur ? ma prison est digne d’envie.

          CLORIMENE.

Si128 faut-il en sortir, Monsieur, à quelque prix que ce soit. Le Roy y consent : vos amys le desirent, et vostre pauvre Fille que voicy abandonnée de tout le monde, vous en suplie tres-humblement ; mais d’une priere toute de soupirs et de larmes.

          THOMAS MORUS.                              {p. 84}

Que je sorte de prison, dictes-vous ma fille, à quelque prix que ce soit ! Le Roy a beau le permettre : ma conscience me le deffend : si mes amis le desirent, mon devoir ne veut pas que je l’espere. Enfin vous m’en priez, mais Dieu me commande de rejetter vos prieres, et d’estre sourd à vos plaintes, aussi bien qu’aveugle à vos larmes.

          CLORIMENE.

Monsieur, si vous considerez le deplorable estat où vostre infortune m’a desja reduite, vous aurez plus de pitié que de raison.

          THOMAS MORUS.

La Vertu* n’est jamais mal-heureuse : que craignez-vous avec elle ?

          CLORIMENE.

J’apprehende de vous perdre.

          THOMAS MORUS.

Dans le port où je suis, il n’y a point de peril de naufrage.

          CLORIMÈNE.

Si* prevoy-je pourtant que la Mort sera vostre escueil.

          THOMAS MORUS.                         {p. 85, L iij}

Cette prevoyance me menace d’un bon-heur, qui me faict souspirer d’impatience en son attente.

          CLORIMENE.

Mais vous ne considerez pas, Monsieur, qu’en mourant vous m’entrainez dans la sepulture.

          THOMAS MORUS.

Ne seriez-vous pas heureuse de mourir pour la gloire du Ciel, avec celuy qui vous a faict naistre ?

          CLORIMENE.

Il y a plus d’infamie que de gloire à mourir de la main d’un Bourreau.

          THOMAS MORUS.

Mon Sauveur m’en a osté la honte129 ; je n’en auray que de l’honneur*.

          CLORIMENE.

Mais pourquoy voulez-vous conjurer avec vostre ruyne celle de tout ce que vous aymez au monde ? Sauvez vostre Fille comme Pere, puis que la Nature* et la Raison* vous y obligent esgallement.

          THOMAS MORUS.                              {p. 86}

Je ne veux songer qu’à sauver mon Ame : Dieu aura soin de vous.

          CLORIMENE.

Où est cette grande amour130 que vous m’avez tousjours tesmoignée ? Me voulez-vous laisser pour heritage les mal-heurs et les miseres qui vous suivront dans le Tombeau ?

          THOMAS MORUS.

Je vous ayme plus que jamais ; et pour une nouvelle preuve de mon amour, je vous laisse l’exemple de ma constance131, mourant fidelle à Dieu : C’est le plus riche Thresor que je vous puis donner.

          CLORIMENE.

Ha ! Mon Pere, que voulez-vous que je devienne ?

          THOMAS MORUS.

Ha ! Ma Fille, que voulez-vous que je fasse ?

          CLORIMENE.

Laissez-vous toucher à l’excez de mes infortunes.

          THOMAS MORUS.                              {p. 87}

Ouvrez les yeux à l’esclat de mes felicitez.

          CLORIMENE.

Je ne sçaurois les ouvrir qu’à mes larmes.

          THOMAS MORUS.

Pleurez donc de la joye de mon trespas.

          CLORIMENE.

J’en pleureray de regret ; mais avec des larmes de sang, pour celebrer plus dignement vos funerailles.

          THOMAS MORUS.

Estes-vous jalouse de ma gloire ?

          CLORIMENE.

Estes-vous ennemy de mon bon-heur ?

          THOMAS MORUS.

Quel bon-heur esperez-vous icy-bas, où tous les biens sont faux, et les maux veritables ?

          CLORIMENE.

Quel advantage attendez-vous de vostre mort, si la honte et l’infamie vous en preparent le supplice ?

          THOMAS MORUS.                              {p. 88}

Il faut vouloir ce que Dieu veut.

          CLORIMENE.

Que ne veut-il que je meure ?

          THOMAS MORUS.

Il n’est pas temps.

          CLORIMENE.

Les mal-heureux sont tousjours prests.

          THOMAS MORUS.

Vous n’estes pas de ce nombre.

          CLORIMENE.

Si je n’en suis aujourd’huy, vous m’en ferez demain.

          THOMAS MORUS.

Et après-demain aussi Dieu peut sonner vostre retraite.

          CLORIMENE.

C’est vous-mesme qui la faictes sonner, puisque vous vous en allez.

{p. 89, M}

          THOMAS MORUS.

Le Ciel m’appelle.132

          CLORIMENE.

Le monde* me chasse.

          THOMAS MORUS.

Prenez patience.

          CLORIMENE.

Vous me l’ostez. Je souffre constamment133 notre separation.

          CLORIMENE.

Dieu vous en donne la force, et la Nature* m’en oste le courage*.

          THOMAS MORUS.

Consolez-vous, ma Fille.

          CLORIMENE.

Ne m’affligez plus, mon Pere.

          THOMAS MORUS.

Comment vous puis-je affliger dans l’heureuse {p. 90} condition où je suis.

          CLORIMENE.

Et comment me puis-je consoler dans le miserable* estat où je me treuve ?

          THOMAS MORUS.

Dieu ne vous abandonnera jamais ; que pouvez-vous craindre ?

          CLORIMENE.

Et si vous m’abandonnez vous-mesme, que dois-je esperer ?

          THOMAS MORUS.

Je vous seray plus utile au Ciel qu’en la terre : pourquoy ne voulez-vous pas que je m’en aille ?

          CLORIMENE.

Vous m’estes necessaire en tous lieux ; pourquoy me voulez-vous quitter ?

          THOMAS MORUS.

J’y suis forcé, ma Fille, adieu, vivez heureuse, puis que je meurs content134.

          CLORIMENE.                         {p. 91, M ij}

Que je vive heureuse dans la presse135 de vos mal-heurs ! que je vive heureuse à la veille de vos funerailles ! Non, non, cher Pere, puis que mes veines ne sont remplies que de vostre sang ; je le respandray glorieusement, afin que les ruisseaux se joignent à leur source.

Fin du quatriesme Acte.

{p. 92}

ACTE V §

SCENE PREMIERE. §

LE ROY, ET LA REYNE136 [et LE DUC de Sofoc].

          LE ROY.

Madame, vous voila Reyne sans dispute. La Justice vous a donné sa voix aussi bien que l’amour ; et vous entendriez desja les cris d’allegresse de tous nos Sujets ensemble, si par un excez de joye, elle-mesme ne les rend muets. Ne croyez pas que vostre Beauté soit le seul objet de mon Amour : vostre Vertu* en a faict les plus fortes chaines : Ce qui vous doit persuader que le temps ny la mort ne les rompront jamais.

          ARTHENICE.

Monsieur, vostre bonté me comble aujourd’huy de tant de faveurs, et de tant de gloire, que {p. 93, M iij} la voix me deffaut137 pour luy tesmoigner le juste ressentiment* qui m’en demeure. J’estois si petite, et elle m’a faict138 si grande, que je me mescognoistrois moy-mesme, si je ne portois tousjours avec la qualité de Reyne celle de vostre Sujette. Ma Fortune estoit si basse, et vous l’avez si haut eslevée ; que son esclat m’eblouiroit, si je ne descendois souvent de mon Throsne dans mon imagination et dans ma pensée, pour me jetter à vos pieds, en recognoissance de tant de graces.

          LE ROY.

Je veux establir ma puissance sur les ruines de mes sujets revoltez. Toutesfois il est temps, Madame, que j’oste le Sceptre à la Justice, pour le donner à l’Amour, puis qu’il commence aujourd’huy son Regne. Vos douceurs desarment ma cholere, et vos graces se communicquent aux plus criminels. Goustons en paix139 toutes ses delices ; et allumant mille feux de joye de ceux de nostre Amour, embrasons tous nos subjets de cette divine flame, pour en attendre les tributs et les hommages qu’ils nous doivent.

          ARTHENICE.

Sire, je m’en vay preparer à recevoir les honneurs* dont Vostre Majesté me veut combler aujourd’huy140 : c’est un bien qui surpasse mon attente.

          LE ROY.                                   {p. 94}

Mais si faut-il arracher le dernier soucy de ma Couronne, et mettre à la raison141 ce Chancelier. Monsieur le Duc, allez aprendre sa derniere resolution.

          LE DUC de Sofoc.

Sire, Vostre Majesté verra bien tost les effects de mon obeïssance.

SCENE II. §

[CLORIMENE et LE ROY]

          CLORIMENE

à genoux devant le Roy.

Sire, voicy une pauvre Fille qui n’estant plus cognuë que par ses malheurs, supplie tres-humblement Vostre Majesté d’en terminer le cours en donnant la vie à son Pere.

          LE ROY.

Vous demandez la grace d’un Criminel qui cherche sa gloire dans son crime, et qui tiendroit son repentir pour un suplice.

          CLORIMENE.                              {p. 95}

Sire, vostre bonté, ses services, et mes miseres sont autant de raisons qui sollicitent Vostre Majesté de le sauver quoy qu’il soit resolu à se perdre.

          LE ROY.

Qu’il vive et qu’il obeisse.

          CLORIMENE.

Puis que sa desobeissance ne sçauroit retarder d’un seul moment les contentemens de Vostre Majesté permettez-luy de vivre dans la foy qu’il a tousjours professee. Si sa Religion fait son crime, où trouverez-vous des Innocens* ?

          LE ROY.

Je ne veux point qu’un Sujet me face la loy : il doit se resoudre promptement ou à la mort, ou à l’obeïssance.

          CLORIMENE.

Ha ! que cét Arrest me semble cruel, Vostre Majesté n’en condamne qu’un à la mort, et il en fera mourir deux ? Comment peut-on sauver la Fille, si l’on veut perdre le Pere ?

          LE ROY.                                   {p. 96}

C’est luy-mesme qui court à sa perte ; ses discours et ses actions sont ses témoings et ses Juges.

          CLORIMENE.

Ha Sire ! Considerez sa vieillesse : n’oubliez pas sa fidelité, et jettez les yeux sur mon malheur, comme un objet de pitié, plustost que de Justice. Je veux croire avec Vostre Majesté que mon Pere est coupable : mais c’est d’un crime dont le temps seul le peut faire repentir, puis que vostre exemple luy servira de leçon pour l’instruire.

          LE ROY.

Il suffit qu’il cognoisse mes volontez, pour confesser sa faute : un Sujet rebelle est digne de mort : qu’on ne m’en parle plus : J’auray soing de vostre Fortune.

Il s’en va.

CLORIMENE

seule.

Quelle Fortune dois-je esperer dans le comble de mes miseres ? Croit-il que j’aye le cœur si lasche, de mandier ses faveurs apres m’avoir refusé la grace de mon Pere ? Non, non, je {p. 97, N} luy tesmoigneray que je sçay mourir genereusement, quand il n’est plus temps de vivre.

Elle s’en va.

SCENE III. §

[LE DUC de Sofoc et THOMAS MORUS]

          LE DUC de Sofoc.

Geolier, fay-moi parler au Chancelier ; je viens de la part du Roy. Je plains le mal-heur de ce Vieillard142 : Mais quoy qu’il soit digne d’envie, je ne suivray jamais son exemple.

Il continuë à parler, en voyant Thomas Morus au travers de la grille de sa prison.

Monsieur, le Roy m’a commandé de venir apprendre de vostre bouche vostre derniere volonté, touchant l’Edit qu’il a faict, que tous ses Sujets eussent à changer de Religion, sur peine* de la vie.

          THOMAS MORUS.

Monsieur, apres avoir fait cognoistre au Roy ma derniere resolution sur ce sujet, je n’ay plus rien à dire.

          LE DUC.                                   {p. 98}

Sa Majesté vous a voulu laisser le temps de considerer vostre faute, pour en donner la grace à vostre repentir.

          THOMAS MORUS.

Mon innocence* n’a pas besoin de grace ; je ne sçaurois me repentir d’avoir bien faict.

          LE DUC.

N’estes-vous pas coupable du crime de leze Majesté, en desobeïssant à vostre Prince ?

          THOMAS MORUS.

Je ne suis son subjet que jusques au pied de l’Autel.

          LE DUC.

Les regles de sa Puissance ne souffrent point d’exception.

          THOMAS MORUS.

Les loix de la Religion ne peuvent jamais estre violées.

          LE DUC.

Les exemples des Roys sont des excuses legitimes.

          THOMAS MORUS.                         {p. 99, N ii}

Je ne faudray jamais par exemple.

          LE DUC.

Qu’esperez-vous de vostre opiniastreté ?

          THOMAS MORUS.

La gloire de mourir genereusement en faveur de ma conscience.

          LE DUC.

La mort d’un Subjet rebelle est accompagnée d’infamie.

          THOMAS MORUS.

Ma Rebellion est digne de loüange, plustost que de reproche ; je ne combats que pour la Foy.

          LE DUC.

Mais vous ne jugez pas qu’en ce combat vostre deffaicte est infaillible.

          THOMAS MORUS.

Et vous ne considerez point qu’estant vaincu de la sorte, je triomphe glorieusement.    

          LE DUC.                                   {p. 100}

Ce sont des maximes de Cloistre ; les sages Politiques* en usent autrement143.

          THOMAS MORUS.

Le Ciel est mon eschole plustost que la terre : je ne changeray jamais de leçon.

          LE DUC.

Il ne s’agit en cette affaire que de vos interests ; vous y devez songer, puis qu’il y va de vostre vie.

          THOMAS MORUS.

Le dommage en est bien petit dans l’âge où je suis144 ? Si j’ai à craindre quelque chose, ce sont les jugemens de Dieu, plutost que ceux des hommes.

          LE DUC.

La Nature* nous a donné des sentimens d’amour pour nous-mesmes, que la Raison* ne sçauroit destruire.

          THOMAS MORUS.

Vous voyez aussi que je m’ayme extremement, puis que j’abandonne mon corps pour le salut de mon Ame.

          LE DUC.                              {p. 101, N iij}

Que pensez-vous faire Monsieur ?

          THOMAS MORUS.

Mon devoir.

          LE DUC.

Quel chemin tenez-vous ?

          THOMAS MORUS.

Le plus seur.

          LE DUC.

À quoy estes-vous resolu ?

          THOMAS MORUS.

A ce que Dieu voudra.

          LE DUC.

Je plains vostre mal-heur.

          THOMAS MORUS.

Et moy vostre aveuglement ; Adieu Monsieur.

               Il ferme la grille de sa prison.145

          LE DUC.

Je n’ay jamais veu une constance pareille à cel- {p. 102} le-là. O que son crime fera de coupables, si sa langue ne dément son cœur146 !

SCENE IV. §

[LE ROY et LE DUC]

          LE ROY.

Et bien, Monsieur le Duc, le Chancelier me veut-il obeïr ?

          LE DUC.

Sire, il emportera son crime dans le Tombeau.

          LE ROY.

Mais que vous a-t’il dit pour derniere responce ?

          LE DUC.

Qu’il faisoit son devoir, qu’il tenoit le chemin le plus seur, qu’il estoit resolu à ce que Dieu voudroit, et qu’il plaignoit mon aveuglement ; puis me disant Adieu, en tirant sur moy le rideau de la grille, il m’a faict cognoistre qu’il changeroit de vie plutost que de discours.

{p. 103}

          LE ROY.

J’en veux faire l’espreuve pour ma satisfaction, et apprendre de sa bouche ses derniers sentimens. J’ay commandé qu’on le fist venir : il ressentira bien tost ma Justice, s’il mesprise ma Bonté : Le Voicy147.

          LE ROY.

Je vous ay envoyé querir, pour vous representer* le crime de vostre Rebellion, en desobeïssant à vostre Prince ; et vous dire à mesme temps que la memoire des longs services que vous m’avez rendus, m’est encore si considerable, qu’elle me fera oublier vostre faute, si vous estes disposé seulement à vous en repentir.

SCENE V. §

[THOMAS MORUS et LE ROY]

          THOMAS MORUS.

Sire, si c’est un crime d’emporter dans le Tombeau la qualité de Chrestien et de Catholique, la peine* que Vostre Majesté m’en imposera, me sera tousjours plus agreable que la grace qu’elle m’en pourroit donner, estant dis- {p. 104} posé à la Mort, plutost qu’à la repentance.

          LE ROY.

Que n’estes-vous sensible à l’affection qui me reste encore pour vostre Fortune ! Si vous voulez m’obeyr, je vous rendray le plus riche et le plus grand de mon Royaume.

          THOMAS MORUS.

Mon obeissance n’est point à prix, où il va de l’interest de mon salut.

          LE ROY.

Pourquoy me voulez-vous forcer à vous perdre, dans la passion que j’ay de vous conserver ? Je vous offre la moitié de mon Empire148.

          THOMAS MORUS.

Quand Vostre Majesté m’offriroit tout le Monde* ensemble, que ferois-je de ce present ? Je n’ay jamais mesuré la grandeur de la terre que par l’espace de mon Tombeau, puis que tout le reste m’est inutile. Celuy qui vous a mis la Couronne sur la teste, et le Sceptre à la main, doit estre obey le premier. Il m’a faict naistre vostre sujet ; mais je suis sa creature.

          LE ROY.                              {p. 105, O}

Je m’imagine bien qu’en l’aage où vous estes les faveurs de la Fortune ne vous peuvent tenter : mais songez un peu que vous abandonnez une Fille dont les interests vous doivent estre en tres forte consideration.

          THOMAS MORUS.

Ma Fille se consolera de ma perte, puis que Dieu la permet, et pour sa gloire, et pour mon salut. Elle sera tousjours assez riche, quand elle sera vertueuse : je ne luy souhaitte point d’autre bien.

          LE ROY.

Puis que ma Clemence ne vous peut toucher, je vous abandonne aux rigueurs de ma Justice.

          THOMAS MORUS.

Je m’y suis abandonné moy-mesme le premier.

          LE ROY.

Qu’on m’aporte les testes de ses compagnons pour luy faire voir comme je traite ses semblables.

          THOMAS MORUS.                              {p. 106}

Ha ! Sire, que vous estes cruel à vous-mesme, de faire la guerre aux Innocens* !

          LE ROY.

Vous n’avez veu ma cruauté qu’en peinture : en voicy le relief ; Et ce bassin vide attend vostre teste pour en estre remply.

          THOMAS MORUS.

O precieuses reliques des corps martyrisez, et pour mon Sauveur, et pour mon Maistre ! Je vous adore149 aujourd’huy, comme des objets d’une gloire eternelle ; puis qu’en tombant à terre, vous en avez acquis les Couronnes dans le Ciel. Ces funestes Bassins, où l’on vous expose en monstre150, sont les premiers Autels qu’on vous a erigez sans y penser, et où j’apporte aussi mes premieres offrandes. Et vous grand Roy, mais grand en malheur, puis que le Ciel vous abandonne ; croyez-vous que ces testes coupées laissent la vostre en repos ? Leurs langues, quoy que muettes, crient vengeance de vos impietez ; et si vous n’entendez pas leurs cris, vostre surdité est le premier chastiment de vostre crime. J’apprehende que le jour de vos nopces ne soit celuy de vos funerailles. Ne voyez-vous pas desja cette main ven- {p. 107, O ij} geresse, qui paroist sur vostre teste, pour escrire vostre arrest de mort ? Elle n’attend que mon sang innocent*, pour luy servir de matiere ! Mais quoy ? l’Amour vous a bandé les yeux ; l’Impieté vous a bouché les oreilles ; et le Ciel maintenant endurcit vostre cœur, par le mespris que vous faictes de ses graces151. Finissez, finissez donc promptement vostre Regne, à la honte de vostre siecle, à la ruyne de vos subjets, et à vostre propre confusion*, puis que les larmes et les cris, la Raison* et la Pitié sont esgallement inutiles.

          LE ROY.

Le desespoir de vostre salut vous donne la liberté de vous plaindre.

          THOMAS MORUS.

Je ne me plains pas dans mon innocence*, des supplices où vous m’avez desja condamné : je voudrois seulement que mon corps peust servir de but à tous les traits de vostre cholere.

          LE ROY.

Les Innocens*, ny les Coupables ne doivent point apprehender ma cholere : il me suffit pour leur recompense, ou pour leur chastiment, que je laisse regner ma Justice.

          THOMAS MORUS.                              {p. 108}

Dans vostre aveuglement il semble que Vostre Majesté n’ait jamais porté que le Bandeau de la Justice152, puis que ses passions en tiennent la Balance, et les Bourreaux l’Espée, pour assouvir ses cruautez.

          LE ROY.

Il est temps que je vous les fasse ressentir, apres vous les avoir fait cognoistre : Preparez-vous à la Mort.

          THOMAS MORUS.

J’y suis bien preparé, y estant resolu. Je voudrois que Vostre Majesté me fist arracher les yeux, et qu’elle recouvrast la veuë : Je voudrais que ma teste fust desja à ses pieds, et la sienne à l’abry du coup dont elle est menacée : Je ne sçaurois me plaindre de vostre rigueur, puisqu’elle fait tant de Martyrs.

          LE ROY.

Je me doute bien que vous ne serez pas le dernier ; et que l’exemple de vostre rebellion, en produira beaucoup d’autres. Mais je ne manque pas aussi de Bourreaux.

          THOMAS MORUS.                              {p. 109}

Vous ne mettez pas en compte ceux que vostre Conscience a desja faict naistre dans vostre sein, pour tenir vostre Ame à la gesne* : les uns me vengeront de la cruauté des autres. Je mourray Sire, et cela me sera commun avec Vostre Majesté. Mais si le temps qui en marquera la difference, nous en fait partager la douleur ; j’en auray toute la gloire.

          LE ROY.

Qu’on le meine au supplice : ses discours trop hardis sont de nouveaux crimes, qui forcent ma Justice à le faire punir promptement.

          THOMAS MORUS.

La mort ne me sçauroit surprendre, puis que je l’attens à tous momens153.

               Il s’en va.

          LE ROY.

L’exemple de sa punition étonnera154 les meschans, et retiendra les bons dans leur devoir. Il faut que je me face craindre, si je ne puis me faire aymer155.

               Il s’en va.
{p. 110}

SCENE VI. §

          ARTHENICE REYNE.

Que les felicitez du monde* s’enfuyent avec une grande violance ! À peine ay-je vu naistre mon bon-heur et ma gloire, qu’ils ont disparu dans un moment, et ne m’ont rien laissé qu’un fâcheux souvenir de leur courte durée. Hier l’allegresse n’avoit des cris que pour celebrer la Feste de mes Nopces ; et aujourd’huy le peuple n’a de voix que pour m’annoncer mes infortunes156. Il me semble desja que le Roy mesme laissant amortir le feu que mes yeux avoient allumé dans son ame, attise peu à peu celuy de sa cholere, pour me rendre l’objet de sa vengeance, dés le moment que je ne seray plus celuy de son amour. Ha ! Que les Couronnes seroient à bon marché, si tout le monde ressentoit comme moy, les espines dont elles sont faictes157 ! Tous ceux qui les regardent les souhaitent, comme ébloüis de l’esclat qui les environne ; Et tous ceux qui les portent les méprisent, comme affaissez d’un fardeau si pesant. Mais quoy ? On doit souffrir {p. 111} avec patience les maux qu’on ne peut éviter. Si ma Vertu* me rend miserable*, me plaindray-je de mon malheur ? Il faut, il faut que je suive mon Destin, de peur qu’il ne m’entraine : je seray toûjours assez satisfaite de perdre la vie, apres avoir sauvé mon honneur*.

               Elle s’en va.

SCENE VII. §

[LE ROY et LE CAPITAINE des Gardes]

          LE ROY.

Je voudrois bien sçavoir si cet Ennemy de mon Estat, et de mon repos, n’a point changé en mourant de langage.

LE CAPITAINE des gardes.

          LE ROY continue à parler en le voyant.

L’execution en est-elle faicte ?

          LE CAPITAINE DES GARDES.

Sire, il est mort : les uns trop hardis loüoient sa probité : les autres plus pitoyables plaignoient {p. 112} son malheur : mais tous ensemble ont admiré* sa constance.

          LE ROY.

Sa Probité estoit feinte, son malheur veritable, et sa Constance necessaire : qu’on ne me parle plus de luy : je veux ensevelir et son nom et sa memoire dans son Tombeau158.

SCENE VIII. §

[CLORIMENE et LE ROY]

          CLORIMENE

en deüil parlant au Roy.

Je viens maintenant demander Justice contre moy-mesme du mespris que je fay de vos Edits, estant resoluë à mourir dans la Religion Chrestienne et Catholique de mes Peres. Desalterez vostre cholere dans mon sang, voicy une nouvelle Victime.

          LE ROY.

Vostre jeunesse vous dispense de la rigueur de mes Edicts, mais non pas du respect que vous me devez.

          CLORIMENE.                         {p. 113, P}

On doit du respect aux Roys, et non pas aux Persecuteurs de ceux qui observent la loy de leur Createur, et de leur Souverain Maistre159. En l’estat où je suis, je desire vostre rigueur, et méprise vostre clemence.

          LE ROY.

Il y a des chastiments proportionnez à vostre âge : puis que vous ne savez pas vous taire, on vous apprendra à parler160.

          CLORIMENE

Quand je serois muette, Dieu dénoüeroit ma langue, pour publier* le tort que vous vous faites, en faisant mourir vos plus fidelles Sujets. Vos nouvelles amours, qui vous ont fait repudier la Reyne, ont esté le seul motif qui vous a porté à vous separer de la vraye Religion, à la veüe du Ciel et de la Terre. Mais l’un a des foudres pour se vanger, et l’autre des abîmes, pour engloutir ceux qui la font rougir de honte, en rougissant du sang des Innocens*.

          LE ROY.

Qu’on m’oste cette Importune, dont la Pieté naturelle161 excuse l’impudence.

          CLORIMENE.                              {p. 114}

Je ne doute point Sire, que ma presence ne vous soit importune, parce que vous voyez sur mon visage, l’image de celuy que vous venez d’immoler à vos passions. Mais quand mon obeissance me fera retirer d’aupres de vous, l’Ombre de mon Pere vous suivra par tout, pour vous mettre incessamment devant les yeux, et son innocence*, et vostre crime.

          LE ROY.

Son Innocence* ! vostre Pere estoit coupable.

          CLORIMENE.

Dequoy l’accusoit-on ?

          LE ROY.

De m’avoir desobey.

          CLORIMENE.

Il en meritoit recompense, plustost que chastiment.

          LE ROY.

On ne recompense jamais les Rebelles.

          CLORIMENE.

Il ne l’estoit que pour vostre gloire, et pour son Salut.

          LE ROY.                              {p. 115, P ij}

Dittes plutost qu’il l’a esté, et pour vostre dommage, et pour sa perte.

          CLORIMENE.

Je sçay bien que vous l’avez fait perir : mais son trespas est digne d’envie, plustost que de reproche.

          LE ROY.

On luy reprochera tousjours d’avoir resisté à mes volontez.

          CLORIMENE.

Sa resistence fait toute sa gloire : que ne luy commandiez-vous des choses raisonnables, si vous vouliez estre obey ?

          LE ROY.

Un Roy commande ce qu’il veut.

          CLORIMENE.

Un homme de bien fait ce qu’il doit.

          LE ROY.

Est-ce le devoir d’un sujet, de s’opposer aux desseins de son Prince ?    

          CLORIMENE.                              {p. 116}

Est-ce le devoir d’un Roy, d’imposer des Loix pleines d’Impieté, et de Sacrilege ?

          LE ROY.

J’ay faict ce qui m’a pleu.

          CLORIMENE.

Et luy ce qui estoit juste.

          LE ROY.

Il me suffit de luy avoir fait porter la peine* de sa desobeyssance.

          CLORIMENE.

Mais vous ne considerez pas que ses maux sont passez, et que les vostres sont à venir. Vous avez beau vous baigner de joye, et dans son sang, et dans mes larmes ; vous en repandrez bientost d’inutiles, qui nous vengeront tous deux à la fois.

          LE ROY.

Qui vous faict parler de cette sorte ?

          CLORIMENE.

Ma douleur.

          LE ROY.                              {p. 117, P iij}

Qui vous rend si hardie ?

          CLORIMENE.

Mon desespoir.

          LE ROY.

Ne me cognoissez-vous plus ?

          CLORIMENE.

Non, vos crimes vous rendent mescognoissable.

          LE ROY.

Je vous feray cognoistre ma puissance.

          CLORIMENE.

Et que puis-je craindre en l’estat où vous m’avez reduitte ? L’exil, la prison, la gesne*, et la mort sont les objets de mes desirs, aussi bien que de vostre tyrannie : Achevez, achevez le Sacrifice que vostre Cruauté a commencé. Vous avez immolé le Pere : n’espargnez pas la Fille : Vous n’en voulez qu’aux Innocens* ; je vous offre ma vie pour vous satisfaire.

          LE ROY.                                   {p. 118}

Je suis assez satisfait ; il faut luy laisser la liberté de se plaindre.

          CLORIMENE.

Je me plaindrai aussi continuellement ; et si mes plaintes sont eternelles, vos tourmens ne finiront jamais.

Mais vous, adorable Victime, unique object de mon Amour, qui voyez maintenant du Port où vous estes, la tourmente où je me trouve ; joignez vos prieres à mes vœux, pour celebrer promptement vos funerailles de mes derniers soûpirs. Ha ! Mon cher Pere, vos services meritoient icy-bas une autre recompense ; Mais comme le monde* et la Fortune ne vous pouvaient donner que des Couronnes de leur façon, dont la matiere se reduit en cendre avec les testes qui les portent, le Ciel vous en reservoit une autre qui fust à l’épreuve du Temps. Vivez, vivez donc heureux, apres tant de malheurs, dont je suis maintenant une nouvelle source : que si le bruit de mes regrets trouble vostre repos, souvenez vous que le mien git dans vostre sepulture. Mon cœur, qui fait encore une partie du vostre, soupire toûjours apres vous, se voyant separé de luy-mesme : et mes yeux vous cherchant par tout ; et ne pouvant {p. 119} vous treuver que dans la Sepulture, y veulent répandre aujourd’huy toutes leurs larmes, et y laisser leurs derniers regards, avec cette miserable* vie qui m’y traine ! Mes ennuis dans leur excez, me consolent : ma douleur dans son extremité me rejouït, puis qu’elle me fait voir au travers de mes larmes, le bout de ma penible carriere*. O que la Mort est douce à celuy qui l’attend !

FIN

[n.p.]

LOUIS par la grace de Dieu, Roy de France et de Navarre, A nos amez et feaux Conseillers, les gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts, leurs Lieutenans, et tous autres de nos Justiciers, et Officiers qu’il appartiendra, Salut. Nostre bien amé le Sieur de la SERRE, nous a remonstré, qu’il a composé un Livre intitulé, Thomas Morus, ou le Triomphe de la Foy et de la Constance, Tragedie en Prose ; lequel il desireroit faire imprimer, s’il avoit nos Lettres sur ce necessaire, lesquelles il nous a tres-humblement supplié de luy accorder : A CES CAUSES, Nous avons permis et permettons par ces presentes audit exposant de faire imprimer, vendre et debiter ledit Livre en tous lieux de notre obeïssance, par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra choisir, et en telles marge, en tels caracteres, et autant de fois que bon luy semblera, durant l’espace de cinq ans entiers et accomplis, à compter du jour qu’il sera achevé d’imprimer pour la première fois : Et faisons tres-expresses defences à toutes personnes de quelque qualité ou condition qu’ils soient, d’imprimer, faire imprimer, vendre ny debiter en aucun lieu de nostre obeïssance ledit Livre, ou partie d’iceluy, sous pretexte d’augmentation, correction, changement de tiltre, ou autrement, en quelque sorte et maniere que ce soit, à peine de quinze cens livres d’amende, applicable un tiers à Nous, un tiers à l’Hostel Dieu de Paris, et l’autre tiers à l’Exposant, ou au Libraire qu’il aura choisi, de confiscation des exemplaire contrefaits, et de tous despens, dommages et interests : à condition qu’il sera mis deux exemplaires dudit Livre en notre Bibliotheque publique, et une en celle de nostre tres-cher et feal le Sieur Seguier, Chevalier Chancelier de France, avant que de l’exposer à la vente, à peine de nullité des presentes : Du contenu desquelles nous vous mandons que vous fassiez joüir plainement et paisiblement ledit Exposant, ou ceux qui auront droict de luy, sans qu’il leur soit donné aucun empeschement. Voulons aussi qu’en mettant commencement ou à la fin dudit Livre un extrait des presentes, elles soient tenuës pour deuëment signifiées, et que foy y soit adjoutée, et aux copies collationnées par l’un de nos amez et féaux Conseillers et Secretaires, comme à l’Original. Mandons aussi au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour l’execution des presentes tous Exploits necessaires, sans demander autre permission. CAR tel est notre plaisir nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande et autres Lettres à ce contraires. DONNE’ à Paris le 26e jour d’Octobre, l’an de Grâce 1641. Et de notre Regne le 32. Par le Roy en son Conseil, Signé, CONRART.

Les Exemplaires ont esté fournis, ainsi qu’il est porté par le Privilege.

Et ledit sieur de la Serre a cedé et transporté les droits de son Privilege à Augustin Courbé Marchand Libraire, ainsi qu’il est porté par l’accord fait entr’eux.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 4. jour de Janvier 1642.